AHOU numérique n°12 (18/03/2022) : spécial néo-communisme

Canidés de tous les pays, unissez vous !

Sommaire

* Édito : Savoir où l’on habite

* Mouvements de masses cherchent tête et plus, si affinités…

bilan des récents mouvements sociaux, esquisse d’organisation, stratégie et proposition positive

* Écosocialisme et néo-communisme

présentation du travail de quelques auteurs : Badiou, Löwy, Malm, Bookchin, Friot/Lordon

* Le grand Que faire ?

organisation et modalités d’action : violence/non-violence, pour un syndicalisme « politique » révolutionnaire ; la question du Parti, de l’autonomie/des « conseils »,l’organisation communiste selon Badiou, qui mobiliser ?

* BD – Les Géométriquement aventures de Marcel Triangle et René Rond au Goulag

bon finalement il sera un petit peu question du Goulag

* Lexique Gramsci

concepts-clés pour penser notre monde

* La horde d’or. La grande vague révolutionnaire et créative, politique et existentielle. Italie 1968-1977

synthèse de lecture du livre de Nanni Balestrini et Primo Moroni – dans quelle mesure l’autonomie italienne peut-elle nous inspirer ?

* Le grand Récit. Introduction à l’histoire de notre temps – Yohann Chapoutot (fiche de lecture extrapolée)

quelques réflexions sur le phénomène dit du complotisme

* Liens pour approfondir le sujet

Ahou – textes – la forme « Commune » – médias de débats communistes

Édito


Savoir où l’on habite

Autant le dire tout de suite pour qu’il n’y ait pas méprise : il ne sera pas ici question du Goulag, des millions de morts, de l’URSS, de Staline etc.

Ou alors pour se détacher de ce que d’aucuns appelaient un « capitalisme d’État » dans les pays dits du « socialisme réel » comme l’URSS ou pays d’Europe de l’Est. Ou encore, à propos de la 1ère : de « capitalisme sans capital et sans recherche de maximisation de la plus-value » (1). Mais ne rentrons pas ici dans le détail. Juste pour dire qu’il s’agit de réfléchir ici à quelles institutions politiques et économiques – aussi libres, auto-choisies et informelles soient-elles – nous souhaiterions, pour ne pas être juste contre le capitalisme écocide mais proposer une idée positive de ce qui pourrait le remplacer. Car même si celui-ci s’effondrait de lui-même comme l’envisage parfois certains marxistes, il y aurait forcément quelque chose à la place plutôt que rien. Le mot « effondrement » et des théories de celui-ci ont émergé. Par des livres comme ceux de Pablo Servigne par exemple. Rapports du GIEC et même en 1972 le dit « rapport Meadows » Les Limites à la croissance (dans un monde fini) (The Limits to Growth) sont là pour nous rappeler la possibilité de celui-ci, de crises écologiques et sanitaires, économiques et financières, sociales et politiques, culturelles, interagissant entre elles : réchauffement climatique, extinction d’espèces, pandémies, pollutions, maladies, catastrophes naturelles, mauvaises récoltes, pénuries, famines, exils forcés, multiplication des conflits et le retour possible d’une guerre entre impérialismes.*

Le mouvement des Gilets Jaunes a été à son commencement un mouvement de masses très spontané, en dehors des partis et des syndicats. Même si des militants de ceux-ci apportèrent aussi leur expérience. Très créatif, de la contestation d’une taxe sur le carburant il arriva à la critique de la démocratie représentative de la 5ème république et donc à des propositions pour plus de démocratie : RIC voire Constituante, révocation des élus etc. Mais ces revendications étaient comme une requête au monarque. Macron, notamment par ses mots méprisants, attisait la colère déjà grande du fait de conditions d’existence difficiles. Les patrons furent relativement à l’abri. Les flux économiques furent quelque peu perturbés mais la contestation n’alla pas sur le lieu de travail, terrain privilégié, traditionnellement, des contestations syndicales, de grèves. Autrement dit, nous faisions comme si nous attendions la générosité magnanime de notre bon maître. Ce qu’il fit : quelques miettes certes loin du compte, mais déjà plus que nombre de mouvements sociaux traditionnels. C’est à l’État que nous nous adressions, le même qui nous envoyait sa police pour nous réprimer. Nombre d’entre nous, de bonne foie, se pensaient légitimes à être entendus, espérant de fait en l’« espace social-démocrate » de négociation. Ceci, comme si les consciences étaient en retard des réalités matérielles : le capital déchaîné ou capitalisme néolibéral financiarisé ne lâche plus rien ou presque depuis les « 30 glorieuses » (pas pour tout le monde). Il n’a plus de comptes à rendre aux travailleurs, en un mot, le rapport de forces est désormais largement défavorable au travail. Après un « stop » partiel lors des grandes grèves de 1995 en France, puis le retrait du CPE en 2006, la grande marche du capital a pu se poursuivre. Les bureaucraties syndicales, défensivement, se condamnent à négocier le « moins pire ». Plus de volonté même purement formelle de sortie du capitalisme. La tâche est trop grande face à la libération des capitaux, la mondialisation, la désindustrialisation et démantèlement des concentrations ouvrières en France et dans d’autres pays « avancés du capitalisme ». Bref, le contexte économique et géopolitique international ne laissait que peu de marges de manœuvres. C’est dans ce contexte d’émiettement et précarisation des statuts salariaux, de déconcentration de la main d’œuvre et de chômage de masse qu’est aussi né le mouvement des Gilets Jaunes et sa méfiance congénitale envers toute forme d’institutionnalisation : celle des chefs, des partis et syndicats… réformistes.

Sur le plan économique nous ne sommes restés finalement que sur des revendications « sociales-démocrates » pour plus de pouvoir d’achat… Traditionnellement c’était les syndicats qui assuraient cette fonction pour augmenter les salaires. Comme eux nous n’avons pas remis en cause la propriété privée des « grands moyens de production », nous n’avons pas repris notre pouvoir sur le travail pour à terme une vraie démocratie économique : décider quoi produire, comment, pourquoi, en quelles quantités etc. Et à contrario quelles productions limiter parce qu’elles nous seraient néfastes ainsi qu’à l’environnement. Peut-être sera-ce la prochaine étape qu’il nous faudra développer. Car tout mouvement social, sur une longue durée, est amené à ne pas rester figé dans le temps, sur ses revendications initiales. C’est même indispensable qu’il se développe, mute, obtienne satisfaction. Sinon, le risque est de tomber dans la réaction, particulièrement vue la période actuelle… Il doit donc se politiser. Ce qui n’est pas un gros mot et ne se limite pas à la politique des partis, des institutions de l’État mais au contraire est une montée en généralité, de prise de conscience pour permettre une critique articulée au-delà de revendications partielles (salaires, pouvoir d’achat). Dans les périodes révolutionnaires cette politisation s’accélère et des mouvements sociaux partis parfois d’événements d’abord semblant anodins deviennent des remises en cause globales du système politique voire du mode de production et d’échanges, en l’occurrence ici le capitalisme et les institutions politiques qui le servent. Nous en étions loin, même si parfois surgirent quelques prémisses. Ainsi de la critique des multinationales sporadiquement présente dans le mouvement des GJ car partant de celle de la fiscalité… Ou encore la remise en cause des privatisations : le RIP contre la privatisation d’Aéroports De Paris par exemple… Mais nous agissions toujours défensivement : pas de proposition de socialisation des pans de l’économie stratégiques (énergies, télécommunications, transports) ou à minima de nationalisations qui reviendraient sur la grande vague de privatisation depuis 1986.

Maintenant, peut-être serait-il temps pour nous d’aller plus loin, de sortir du spontanéisme mouvementiste en partie dû à la crainte de bureaucratisation, c’est à dire de chefferie voire de représentation. Et d’ainsi s’organiser pour être suffisamment disciplinés c’est à dire efficaces, construire des alliances avec d’autres groupes militants et actions concrètes d’entraide, de développer des « à côté » du capitalisme et de militer pour un syndicalisme révolutionnaire « politique », c’est à dire qui remette en cause le cadre économique et politique décrit plus haut. Dans lequel, si nous persistons à y négocier, nous serons toujours perdants. Nous pouvons contribuer à porter cette idée dans la base syndicale en espérant qu’elle remonte aussi au sommet, mais «également continuer à œuvrer en autonomie des syndicats.

La formation militante devrait aussi être plus développée. Entendre : à minima développer des argumentaires rationnels sur la question sociale et écologique, ce qui suppose un minimum de connaissance de l’exploitation capitaliste et de l’État qui le sert. Mais ce qui implique aussi plus de stratégie, de choisir notre agenda politique et non d’être dépendant de celui du pouvoir, et réagir à la moindre provocation comme au « emmerder » de Macron. Cela nous permettrait de ne pas aller aussi sur son terrain de débat : la question sanitaire lui permettant de diviser les classes populaires voire moyenne. Pas plus que nous ne devons nous laisser aller aux diversions nationalistes identitaires pointant l’immigration, l’Islam, l’insécurité des banlieues comme mères de tous nos maux et désignant des boucs émissaires. La bourgeoisie cherche à nous diviser pour masquer les rapports de domination, d’exploitation : nous demander toujours plus, dans des conditions de travail déplorables, pour moins bien faire et bien sûr – le nerf de la guerre de classes – pour un salaire permettant tout juste de reproduire la force de travail des travailleurs, d’assurer la pérennité de leur famille.

Il nous faut donc être clair. Pas d’unité avec n’importe qui et sur n’importe quoi mais au contraire unissons-nous sur des idées rationnelles d’émancipation, égalitaires, tout ce que le bloc bourgeois** autoritaire ne nous offrira jamais, des néolibéraux-autoritaires, comme Macron (LREM) et les nationalistes identitaires (type Pécresse-LR, Le Pen-RN, Dupont-Aignan, Philippot, Asselineau, au néo-fascisant Zemmour-Reconquête), à la « gauche » bourgeoise (ou centre-gauche) avec ses sociaux-traîtres et écologistes vert pâle (Hidalgo-PS, Taubira, Jadot-EELV). Quant à la « gauche » républicaniste/laïcarde aux relents identitaires de Roussel-PCF rejoints par le Mouvement Républicain et Citoyen fondé par Chevènement et autres résidus/épigones du PS, acclamée par le Printemps Républicain et autres réactionnaires, intellectuels organiques de la bourgeoisie, elle nous détourne aussi de l’essentiel : une véritable lutte de classes sans chauvinisme réactionnaire. Tout ne se vaut pas et nous savons faire le tri !

Ce numéro de Ahou se propose modestement d’envisager ce que pourrait être un changement profond de société vers laquelle nous voudrions tendre pour ne plus seulement « être contre ». Pour un changement radical et non quelques ajustements à la marge, dans le cadre purement capitaliste (économique et politique). Quelles nouvelles formes envisager : l’écosocialisme, un néo-communisme qui sera démocratique et écologique ou ne sera pas. Et bien sûr nous nous poserons l’éternelle question : Que faire ?


Note

(1) Denis Collin, Le cauchemar de Marx. Le capitalisme est-il une histoire sans fin ?, Max Milo Éditions, 2009, Paris

Mises à jour (17/05/2022)

* Une possible guerre entre impérialismes au sens de Lénine (« stade monopoliste du capitalisme ») est plus discutable car très spécifique au contexte d’écriture en 1916 de son très intéressant ouvrage L’impérialisme, stade suprême du capitalisme

** L’expression prête ici à confusion car renvoyant au concept de Stefano Palombarini et de Bruno Amable dans L’illusion du bloc bourgeois. À savoir un électorat votant Macron rassemblant la bourgeoisie de droite et celle dite « de gauche » et excluant largement les classes populaires. Nous voulions plutôt parler d’une offre politique par en haut défendant globalement, en dernière instance, les intérêts de la bourgeoisie…


sommaire

Nous avons pré-publié les 4 premiers articles ci-dessous sur Bourrasque. Nous les reproduisons tels quels, seuls quelques notes et l’avant-dernier dernier paragraphe de l’article « Le grand Que faire ? » (la partie « Qui mobiliser ? ») ayant été précisés. « Le grand Récit… » est paru précédemment sur la page Facebook de Ahou.

Mouvements de masses cherchent tête et plus si affinités…

Un peu de stratégie, ça ne fait jamais de mal, ainsi qu’un petit bilan pour en tirer des conséquences…
Nous essayerons ici d’être le plus synthétique possible. Il s’agit de pistes à gros traits. Pour étayer nos propos, n’hésitez pas à cliquer sur les hyperliens renvoyant à des articles de presse.

Un nouveau cycle de luttes des classes s’est ouvert en France avec la Loi Travail en 2016, Nuit Debout

Le ministre de l’économie Macron, devenu président passa une 2ème Loi travail qui déclencha des manifestations et grèves en septembre 2017 jusqu’à fin novembre, puis s’attaqua au statut des cheminots et amorça l’ouverture à la concurrence de la SNCF, ce qui déclencha d’avril à juin 2018 une « grève perlée » de leur part. Puis vint le soulèvement populaire des Gilets Jaunes le 17 novembre 2018, d’abord massif puis diminuant progressivement en affluence et dynamisme jusqu’à l’été 2019. Ensuite ce fut le mouvement de grèves contre la casse du système de retraites débuté le 5 décembre 2019, historique par sa durée, jusqu’à mars 2020 et le 1er confinement qui anesthésia le mouvement social et écologiste qui s’était développé en même temps que les GJ, avec notamment la Marche pour le climat du 21 septembre 2019 à Paris. Mais en juin 2020, une partie de la jeunesse, notamment, se mobilisa contre les violences policières et le racisme à l’appel du Comité Adama et suite à la mort de Georges Floyd aux États-Unis, étouffé par un policier. En novembre 2020 une mobilisation d’ampleur vit le jour contre la Loi sécurité globale et dura tout l’hiver. Au printemps 2021 se fut le mouvement d’occupation des lieux de culture avec à Brest la formation du collectif Quartz Occupé. Enfin, dernier en date et qui surprit par son affluence pour un mouvement social débuté en plein été (le 14 juillet 2021), celui contre le passe sanitaire. Autant dire que le quinquennat Macron, quasi terminé, passé l’attentisme post-électoral et l’effet de sidération de sa brutalité néo-libérale fut constamment innervé de mouvements sociaux, écologistes, féministes, LGBTQ+, antiracistes etc. Aujourd’hui les conditions économiques (inflation, hausse des dépenses contraintes) qui avaient favorisé l’émergence des GJ sont plus que jamais réunies pour un soulèvement populaire, mais l’histoire ne se répète pas, mécaniquement, les mêmes causes ne produisent pas nécessairement les mêmes effets. D’autant plus que les périodes pré-électorales sont plus propices à l’expectative du corps social qu’aux mouvements sociaux d’ampleur… et l’épuisement militant n’est pas à sous-estimer.

Peut-être est-ce alors pour nous le moment d’esquisser le bilan de cette intense période de luttes, retirer ce qui peut nous permettre d’avancer pour être prêts en vue de périodes moins calmes socialement.

Revenons sur quelques uns de ces mouvements et plus particulièrement ceux plus spontanés où syndicats et partis politiques sont quasi-absents

Commençons par le dernier en date contre le passe sanitaire. Dès le début, plus encore que pour les GJ, celui-ci était pour le moins hétéroclite et comprenait une frange clairement d’extrême droite. Drapeaux français à croix de Lorraine laissant perplexe mais surtout d’autres de l’Action Française, organisation aux origines antisémites, ainsi que d’autres groupuscules d’extrême droite. Circulaient aussi des familles catholiques intégristes. Disons que la composition sociale était plus « embourgeoisée » que celle des GJ, surtout après que des petits patrons désertèrent ces derniers quand les revendications se firent plus sociales et la mobilisation plus insurrectionnelle. Qui plus est, le mouvement anti-passe était largement pollué par des antivax hystériques et adeptes de théories du complot délirantes de tous poils. On vit même à Brest une pancarte antisémite, peut-être d’autres, avec un certain « laissez-faire », soit par ignorance ou alors par complaisance !… Bref, une grande confusion qui ne fut pas non plus absente du mouvement des Gilets Jaunes. Mais les revendications s’affinèrent… du fait notamment de militants plus chevronnés qui apportèrent leur expérience, pratiques et fond idéologique afin que ce mouvement ne soit pas laissé en proie à la récupération d’extrême droite. Globalement, le mouvement anti-passe peina à s’affirmer sur des postions rationnelles d’émancipation. Beaucoup réclamaient plus de liberté avec une composante individualiste certaine, ou de « clan » familial, pour pas que le petit dernier se fasse piquer ! Quelle liberté réclamaient-ils ? Le concept était suffisamment large et donc vide, pour y caser à peu près n’importe quoi.

Un mouvement de masses est par nature contradictoire, hétérogène. D’autres émergeront de ce capitalisme en crise systémique… Le facteur environnemental, réchauffement climatique largement imputable à ce mode de production et d’échange, risque d’accélérer des effets sociaux désastreux et contrecoups autoritaires ne serait-ce que par anticipation. Autant dire que les temps risquent d’être difficiles. On rappellera la fameuse phrase de Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. » Exprimée il est vrai en d’autres circonstances… Mais, autant dire qu’une fraction de la bourgeoisie est prête à appuyer (financièrement) un régime autoritaire, voire nationaliste identitaire. Il suffit de voir la relation de Vincent Bolloré avec son poulain pour la présidentielle, l’affreux Z. La concentration capitalistique dans les médias se poursuit. Le même Bolloré dirige effectivement désormais Europe 1, le JDD et Paris Match et lorgne maintenant sur Le Figaro. De plus, une fusion TF1-M6 se profile en 2022 sans que le CSA ou le gouvernement n’y trouvent à redire. Bref, c’est tout le système de l’information et donc les libertés démocratiques qui sont en danger. Et l’hégémonie culturelle, largement néolibérale tend à se faire nationale-identitaire.

Ainsi, sans qu’il n’y ait de lien mécanique, cet écosystème politico-médiatique influe dans le mouvement social. Et une partie des GJ, qui s’accordaient sur des revendications économiques (pouvoir d’achat), pour plus de démocratie, est attirée par toutes sortes de démagogues et autres vidéastes délirants. Ceci, notamment du fait d’une défiance accrue envers les médias. Ceux-ci ont bien sûr été victimes de la concentration et ont donc réduit leurs effectifs et moyens alloués, notamment à l’investigation. Les conditions de travail se sont dégradées et la précarisation généralisée touche aussi ses professions. Pour les chaînes d’info en continu, il est bien moins onéreux et donc plus rentable de faire dégoiser à longueur d’antenne toutes sortes d’éditorialistes et pseudo-spécialistes que de mener des enquêtes au long terme onéreuses sur des multinationales aux pratiques douteuses ou sur l’évasion fiscale par exemple. De plus, les gens se sont bien rendus compte du côté partisan de ces médias, de leur faveurs envers l’ordre en place plutôt que pour les classes populaires. Les grands médias ont mis tellement de temps à évoquer les violences policières pendant les GJ que l’on pouvait croire à une réalité parallèle lorsque l’on comparait leurs informations avec les vidéos sur les réseaux sociaux de violence policières. La pandémie n’a pas arrangé les choses et chacun va chercher de l’information dissidente en ligne. Le recul du mouvement ouvrier, partis de gauches et syndicats qui assuraient malgré tout une sociabilisation politique et une formation militante, contribuent à cet état de désemparement. L’ouverture à la mondialisation, la mise en concurrence des « prolétaires de tous les pays », la désindustrialisation et la perte de bastions à forte concentration ouvrière également, avec 40 ans de chômage de masse…

Ainsi, cette faiblesse à obtenir gain de cause lors de mouvements sociaux de la part des syndicats et de leurs appuis de gauche traditionnels laissent la place à toutes sortes de récupérations de mouvements de masses sans tête, sans direction, sans trop savoir où aller. Le risque est que l’extrême droite profite de cet état de fait.

Alors la « gauche » anticapitaliste doit assumer de proposer des orientations et prendre la tête de ce « corps sans tête », masse atomisée, où chacun part un peu dans tous les sens. Il ne s’agit pas ici de reproduire un modèle à l’identique d’« avant-garde » éclairée à la façon des bolcheviks de 1917. L’époque est beaucoup moins violente et les rapports sociaux notamment militants, pacifiés. Mais bien assumer d’apporter un horizon politique positif, à savoir le communisme ou transitoirement l’écosocialisme. Ne plus se contenter d’être anti, post et de rester dans l’alter ou la négativité. Affirmer une positivité désirable ! Celle-ci implique un changement du régime de propriété (des grands moyens de production) et une socialisation graduelle de l’économie. Et la question du bien-être au travail est ici essentielle ainsi que celle du sens qu’on lui donne, son utilité sociale, que produire, comment, pourquoi (dans un soucis écologique)… Il est peu probable que tout se fasse en un jour et que l’État s’effondre du jour au lendemain.

Pour cela il est impératif d’avoir notre propre Presse (papier, web, tracts etc.), être clairement identifiés (logo et contacts), audibles Nous devons avoir une structure suffisamment organisée, flexible et mobile pour prendre le cours de mouvements sociaux de masse dès leur démarrage et s’y déployer, ceci sans horizontalité absolue, excessive car non praticable quant à la réactivité nécessaire. Et tout en laissant une large part à l’initiative, à la formation d’équipes de travail par thématique (communication, logistique etc.) à partir d’un inventaire des « compétences » et des tâches à effectuer, puis l’attribution de celles-ci aux volontaires.

Le tout, avec suffisamment d’information interne pour assurer une coordination efficace et la recherche d’alliances et de coordination avec des groupes militants déjà constitués pour agir plus massivement et efficacement dans le même sens. Un lieu est bien sûr nécessaire pour une coordination interne comme externe. Chaque groupe pouvant donc y être force de proposition lors d’assemblées et les rencontres et pratiques se développer.

À un moment il faudra bien se le dire. L’adversaire lui est puissant, organisé ! À nous de l’être également pour être à même de le combattre.

Rappelons aussi que les stratégies ne s’opposent pas. Idéalement on pourrait imaginer un alignement des planètes, peu probable mais c’est à titre d’exemple : un pouvoir d’État aux mains de « sociaux-démocrates » (au sens du 19ème siècle, plus anticapitaliste, socialisant) revenant sur des privatisations (énergies, transports etc.) et étendant des nationalisations (ou socialisations) à d’autres secteurs stratégiques de l’économie, sous contrôle citoyen avec une véritable démocratie économique ; poussé au cul par un mouvement de masses puissant aux revendications claires, une grève générale expropriatrice avec occupation de lieux de travail animée par des collectifs autonomes et des syndicats révolutionnaires ; ainsi que des menées de type insurrectionnel, de sabotage ; de désobéissance civile (non violente de type Extinction Rebellion pour « sensibiliser » la population, lanceurs d’alerte) ; et des « à côtés » du capitalisme, élaborations plus localisées de types ZAD dont la réalisation est nécessaire et souhaitable mais la généralisation par archipélisation peu probable. On peut même si l’on pousse l’imagination, ajouter une fédération de communes libres fonctionnant selon les principes du municipalisme libertaire de Murray Bookchin. L’État dont le dépérissement peut s’envisager, pourrait alors favoriser ce type d’expériences voire les valider dans le droit… On peut toujours rêver, mais tout ça pour dire que ces différentes modalités ne s’excluent pas nécessairement et que leur combinaison est possible, peut-être pas probable.

Donc ici, pas de positions maximalistes. Prenons ce qu’il y a à prendre ici et maintenant, avançons nos idées pour un changement d’hégémonie culturelle à visée anticapitaliste et affirmant le communisme comme futur désirable. De plus, le péril climatique pourrait bien favoriser la diffusion de ce nouvel habitus communisant et l’anticapitalisme se répandre culturellement. Tout ça ne se fera pas spontanément. Nous devons savoir où aller, sans plan tout ficelé à prendre clef en main. Précisons tout de même que, bien sûr, il ne s’agit aucunement de reproduire les tares des expériences des pays dits du « socialisme réel », à savoir un « État-caserne » hyper centralisé et bureaucratisé, des libertés démocratiques limitées pour dire le moins, un hyper productivisme etc.

Préférons plutôt la définition de Karl Marx (1) :

« Le communisme n’est pour nous ni un état qui doit être créé, ni un idéal sur lequel la réalité devra se régler. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l’état actuel. Les conditions de ce mouvement résultent des prémisses actuellement existantes. »

Définition bien abstraite certes mais nous épaulant pour affirmer qu’il n’est pas question pour nous de plan clef-en-main mais d’une dynamique de transformation partant du réel, concrète et localisée, qui laisse place à toutes sortes de formes à définir collectivement tout en prenant en compte les réalités historiques, tout ce que le mouvement ouvrier à produit comme institutions, pratiques et idées. Ceci, sans tout de même perdre de vue un horizon stratégique et idéologique.
En d’autres termes, il nous faut sans cesse travailler à savoir où l’on veut aller sans idée préconçue et dogmatique et être enclin à rectifier la trajectoire si nécessaire, parfois plus tactiquement selon les circonstances.

Nous ne partons pas d’une table rase. Alain Badiou voyait en l’époque actuelle une analogie avec celle de Marx et Engels lorsqu’ils écrivirent le Manifeste du parti communiste paru en 1848. De parti communiste il n’y avait pas mais pullulaient les « sectes » socialistes de tous poils, utopistes, dispersées et inorganisées. Il y avait donc tout à inventer pour unifier un tant soi peu une « doctrine » rationnelle partant de l’analyse des réalités économiques ainsi que les divers courants socialistes. La tâche était colossale et prit des décennies.
Sans tomber dans la bureaucratisation, il nous reste à inventer et concrétiser un fonctionnement efficace qui, partant des réalités de notre temps, nous permette d’augmenter notre puissance et d’affirmer une proposition idéologique claire.


SORTONS DU « MOUVEMENTISME » POUR : STRUCTURER, FÉDÉRER, COORDONNER… POUR ALLER TOUS DANS LE MÊME SENS AUTOUR D’UNE PROPOSITION COMMUNISTE ÉCOLOGISTE DÉSIRABLE !
Note

(1) L’idéologie allemande, Marx et Engels, Éditions sociales, Paris 1971, p 53-54.


Pour étayer le propos (lectures ayant entre autres inspiré cet article)

Sur des visées stratégiques et le communisme

sommaire

Écosocialisme et néo-communisme

Présentation du travail de quelques auteurs : Badiou, Löwy, Malm, Bookchin, Friot/Lordon

Lors d’un précédent article nous esquissions un bilan des derniers mouvements de masses hors organisations traditionnelles du mouvement ouvrier (syndicats et partis de « gauche »), évoquions la nécessité d’organisation : une structure se déployant en auto-organisation lors d’un mouvement social, en AG de ville avec commissions attenantes en horizontalité pragmatique et qui, par temps calme, assure la « propagande », la liaison interne ainsi qu’externe pour se fédérer avec d’autres groupes constitués afin d’augmenter une structuration. D’où l’importance d’un espace de coordination commun.

Ceci, autour d’une visée stratégique pour un communisme démocratique et écologiste. Dans cette deuxième partie, nous allons donc voir, en nous appuyant sur des penseurs contemporains vers quoi celui-ci peut s’orienter.

1) Alain Badiou et l’hypothèse communiste

Après l’effondrement du mur de Berlin, du dit « socialisme réel », sur fond d’hégémonie du capitalisme, d’encensement de la « démocratie libérale » sensée se répandre à l’ensemble du globe (F. Fukuyama), l’Idée communiste avait du plomb dans l’aile. D’aucuns affirmaient qu’il n’y avait plus de « luttes de classes » car de toute façon, sur fond de mondialisation et de désindustrialisation, de délocalisations, d’émiettement du travail (des statuts) et de liquidation de « bastions ouvriers » en France, il n’y avait plus de classe ouvrière. Ou du moins les gagnants du mode de production capitaliste, sous-bourgeoisie intellectuelle assurant l’hégémonie le voulaient ainsi, consciemment ou non. Le mot « capitalisme » ? Un gros mot, dans ces médias dominants, du capital. L’employer vous exposait à passer pour un fou dangereux. La proposition d’un autre monde ? L’on tournait autour du pot : altermondialisme, post-capitalisme ou anticapitalisme. Il ne fallait pas affirmer positivement une alternative au capitalisme, la possibilité d’un autre système économique et politique : le communisme. Et user de ce dernier mot vous renvoyait à une idéologie et des régimes mortifères, un impensable qui plus est suranné, périmé. Il n’y avait pas d’autre alternative, il ne fallait pas qu’il y en ait !

Dans la tourmente néolibérale destructrice, Alain Badiou maintint le drapeau, ce qu’il appelait l’« hypothèse communiste », avec notamment le colloque On The Idea of Communism, organisé à Londres en mars 2009 à son initiative et celle de Slavoj Žižek .

Il rappelle ici une définition orthodoxe du communisme

Soit « la possibilité et la recherche d’une unification, dans un processus historique réel de ces trois dimensions : dé-privatisation du processus productif, dépérissement de l’État, réunion et polymorphie du travail », c’est à dire que la « division du travail (avec les séparations qu’elle implique, entre les tâches d’exécution et de gestion, entre le travail manuel et le travail intellectuel, etc.) n’est en rien une nécessité absolue pour organiser la production économique. » (1)

2) Michael Löwy et l’écosocialisme

Dans Qu’est-ce que l’écosocialisme ? (2), Michael Löwy cite des réflexions de Karl Marx sur l’écologie, non-centrales et rares dans son œuvre mais en germe. Comme ici cet extrait du Livre I du Capital :

« chaque progrès de l’agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l’art d’exploiter le travailleur, mais encore dans l’art de dépouiller le sol ; chaque progrès dans l’art d’accroître sa fertilité pour un temps, est un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité. […] La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale qu’en sapant (untergräbt) en même temps les deux sources d’où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur. »

L’auteur fait le constat d’un « système […] fondé sur le principe de l’extension quantitative infinie, illimitée, à l’échelle de la planète tout entière, du capital. » « Mais la technologie actuelle, qui contribue de manière notable à la ruine de l’environnement, n’existe pas en elle-même : elle est le produit et l’expression du capital, elle est un instrument de l’accumulation capitaliste. Comme toute technologie, elle n’est pas une collection d’outils, mais une structure de rapports sociaux. » Ces derniers qui semblent totalement absents de l’analyse désincarnée du réactionnaire Jancovici, prisé de certains écologistes : pas de classes sociales, de propriétaires des moyens de production, de travailleurs exploités et dominés, juste des machines alimentées d’énergies… Comme par magie !

L’auteur balaye l’écologie misant sur un « volontarisme individuel » ou une économie strictement locale. Il évoque aussi Joel Kovel qui critique le « municipalisme libertaire » de Murray Bookchin qui « a le défaut de voir dans la hiérarchie en tant que telle – et non dans le capital le responsable de la crise écologique », retranscrit Löwy, comme il le fait aussi pour cette définition : « L’écosocialisme est un projet fondé sur la prédominance de la valeur d’usage – c’est à dire la dimension qualitative des produits, leur utilité humaine, leur beauté, leurs aspects sensibles, concrets, spirituels -, sur la propriété commune des moyens de production, sur la libre association des travailleurs (célèbre formule de Marx) et sur un mode de vie écocentrique » […] [soit] « des écosystèmes intégrés, incluant une société humaine solidaire dans les liens de réciprocité avec la nature. »

Ou encore dans le livre III du Capital :

« Tout l’esprit de la production capitaliste, orientée vers le profit monétaire immédiatement proche, est en contradiction avec l’agriculture, qui doit prendre en compte l’ensemble permanent (ständigen) des conditions de vie de la chaîne des générations humaines. »

« la seule liberté possible est la régulation rationnelle, par l’être humain socialisé, par les producteurs associés, de leur métabolisme (Stoffwechsel) avec la nature, qu’ils le contrôlent ensemble au lieu d’être dominés par lui comme par une puissance aveugle ».

L’auteur évoque Benjamin et son concept de « révolution comme frein d’urgence », d’autant plus pertinente aux vues de l’écocide capitaliste en cours.

En résumer pour M. Löwy, l’écosocialisme c’est :

« la transformation des rapports de production – par l’appropriation collective des moyens de production » en « transform[ant] radicalement les forces productives elles-mêmes :

a) en changeant les sources d’énergie (renouvelables, à la place des énergies fossiles) ;

b) en réduisant la consommation globale d’énergie ;

c) en réduisant (« décroissance ») la production des biens et en supprimant les activités inutiles (publicité) et les nuisibles (pesticides, armes de guerre) ;

d) en mettant un terme à l’obsolescence programmée. »

Et donc « la transformation des modèles de consommation, des moyens de transport, de l’urbanisme, du « modèle de vie » ». Bien plus : « un changement de civilisation, fondé sur des valeurs de solidarité, d’égalité, de liberté et de respect de la nature. ». Mais aussi (en annexes p. 170) « le plein emploi », « la construction de logements, la santé et l’éducation des enfants et des adultes, ou les arts, seront les valeurs principales dans une économie écosocialiste. » Ainsi qu’un « transport public libre et efficace », « une architecture verte » et bien sûr l’« égalité entre les sexes ». « Pour accomplir la transition vers l’écosocialisme, il faut une planification démocratique » : « la satisfaction des véritables besoins et le respect des équilibres écologiques de la planète ». « La population […] débarrassée du matraquage publicitaire […] décidera démocratiquement quels sont les véritables besoins. »

3) Andreas Malm

Quelques points essentiels tirés de son œuvre



Les énergies que nous utilisons ne dépendent pas uniquement de leur faible prix et efficacité. En Grande Bretagne vers 1825-1840, près de 4 décennies après la 1ère installation d’une machine à vapeur chez les Robinson, celle-ci, alimentée au charbon, à détrôné l’hydraulique dans l’industrie du coton comme source d’énergie principale et particulièrement pour les métiers à tisser. Cette dernière, malgré une puissance en chevaux/vapeur souvent supérieure aux machines à vapeur avait le désavantage de son intermittence et les usines l’utilisant se situaient à la campagne près de cours d’eau. Les ouvriers les plus qualifiés habitaient en ville où l’armée de réserve (les chômeurs) était nombreuse suite à l’exode rurale consécutive des enclosures… D’où une pression à la baisse sur les salaires… De plus, à la campagne, les ouvriers avaient tendance à quitter leur travail pour des moissons, retourner au champ etc. Le charbon était quant-à lui en abondance et surtout facilement stockable. L’énergie à vapeur pouvait donc arriver directement dans les villes et ainsi se rapprocher d’une main d’œuvre bon marché et qualifiée pour la production jour et nuit sans tenir compte des cycles naturels. Et aussi se rapprocher des autres manufactures pour leurs consommations intermédiaires. Le choix d’une énergie dépend donc nous montre l’auteur de l’exploitation plus conséquente qu’elle permet d’obtenir :

« la machine à vapeur fut d’emblée un antagoniste de la « force humaine » qui permettait d’écraser les prétentions croissantes des ouvriers, lesquelles menaçaient de conduire à une crise le système des fabriques naissant. », Karl Marx. (3)


A. Malm substitue au concept oiseux et dépolitisant d’anthropocène celui de capitalocène

En effet le premier désigne les hommes en général comme responsables de la pollution, du changement climatique. Ainsi il fait abstraction de la disparité entre les pays pauvres et riches (Nord/Sud), les « pays avancés du capitalisme » étant largement plus émetteurs de CO2 que ceux peinant à se développer, internationaliser leur production et leur commerce… De plus, à l’intérieur des ces pays il y a bien des donneurs d’ordre, grand capitalistes assurant la production et leurs serviteurs d’État qui sont bien plus responsables de cette pollution, du réchauffement climatique et des catastrophes attenantes que les travailleurs étant dans un rapport de domination. Bref, la notion de capitalocène permet de désigner plus explicitement les coupables et donc de faciliter la recherche de solutions en visant les propriétaires de ces grands moyens de production, les banques qui financent etc.

Dans La Chauve-souris et le capital, l’auteur étudiait la pandémie de COVID-19

Il la mettait en lien avec la création de zoonoses du fait du rapprochement de l’homme avec l’animal sauvage consécutif de la destruction de l’environnement de ce dernier, principalement par la déforestation. Celle-ci amène la concentration d’espèces en des sortes d’îlots favorisant une prolifération d’épidémies qui se transmettent à l’homme qui exploite de plus en plus ces espaces. Là encore le coupable est tout désigné. Ce n’est pas l’homme en général mais un mode de production d’échange et de consommation : le capitalisme pleinement développé, globalisé, dont les conquistadors modernes sont ces multinationales de l’énergie et de l’agrobusiness. A. Malm propose un réensauvagement : reboisement, préserver et développer ces espaces sauvages avec plus de biodiversité permettant d’éviter les « débordements zoonotiques ». Plus encore, il propose un « communisme de guerre écologique », analogie avec la Russie bolchevique en guerre civile, devant donc développer des moyens extraordinaires pour sa survie, développer une certaine coercition envers la bourgeoisie et les anciennes élites… En évitant les exactions d’alors, il s’agirait de nos jours de remettre la main sur des « entreprises fossiles » comme Total (« rationnement, réaffectations, réquisitions, sanctions, injonctions… »). Car c’est bien par le changement de propriété des grands moyens de production que le désastre peut être freiné, la production réorientée pour le bien commun, en sortant du productivisme et de l’exploitation, du profit à court terme peu importe la marchandise ou le service vendu.



4) Bernard Friot et Frédéric Lordon

critique du « tout autonomie »

Nous parlons ici de la construction d’« à-côtés-du capitalisme », îlots de résistance et d’installation de vie avec d’autres manières de produire, de décider et vivre collectivement. Les ZAD peuvent ici servir d’exemple. Nous pensons avec Frédéric Lordon qu’on ne peut vivre sans institutions, aussi informelles et provisoires soient-elles (les règles que l’on se donne), un minimum de stabilité. Si toutes ces expériences sont nécessaires comme pratiques et construction d’un habitus communiste, il est douteux qu’elles puissent se généraliser par l’exemple, par archipellisation mimétique et qu’elles puissent ainsi assurer la division du travail nécessaire à un niveau de vie qui devra certes être diminué pour sortir du productivisme capitaliste écocide mais devra tout de même être suffisant pour que la proposition communiste soit désirable et vivable. L’idée est de décider collectivement à chaque échelon (local, régional etc.) ce que nous produisons : voulons-nous un énième iPhone ou concentrer la production notamment dans la production agricole biologique ?

Un autre penseur en vogue misait aussi sur cette archipellisation un peu magique :

Murray Bookchin : écologie radicale et municipalisme libertaire

« La « petite » transition croit pouvoir commencer au-dedans, s’y installer comme un germe qui va croître par son dynamisme spontané, pour finir par emporter le morceau. C’est typiquement ce qu’envisage Bookchin quand il imagine d’abord des îlots municipalistes isolés, puis qui vont pousser des synapses et former une série d’archipels, lesquels par croissance continue finiront par percoler à l’échelle de l’ensemble – et ce sera gagné ! » F. Lordon. (4)

L’auteur américain s’inspire de communes historiques comme La Commune de Paris de 1871, ses mandats impératifs, avec élus révocables et tournant. Partant du groupe, du quartier, doit finir par se créer des assemblées de ville qui pourront être reconnues par les institutions municipales officielles dont le conseil municipal validerait les décisions, tellement son système et ses idées auraient fait tâche d’huile, auraient convaincu. Sinon, il propose aussi de se présenter aux élections municipales afin de prendre le pouvoir dans cette institution pour ensuite n’appliquer que ce qui serait strictement proposé par les assemblées de base. Bref, on retrouve le principe fédératif avec la Commune des communes progressant « en parallèle »de l’État, où seraient mandatés des délégués des municipalités. Et ainsi à l’échelon régional et international. Il parle ainsi de « vider l’État », d’« un pays dans le pays » (F. Roméro). Contrairement à sa récupération citoyenniste par une « gauche » bourgeoise, Bookchin insiste sur la nécessité d’expropriation des capitalistes, de rendre la propriété publique pour une économie contrôlée par les citoyens via les assemblées, une « écologie radicale » sortant du productivisme. Il abhorre aussi toutes discriminations : de genre, ethniques etc. Sa proposition résolument anticapitaliste et progressiste peut être qualifiée de « communiste libertaire ».

Mais Murray Bookchin, semble prendre peu en compte les rapports de force contre le capital et l’État qui envoie sa police à la moindre sédition, comme pour la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Du moins dans un premier temps il se refusait à toute forme de violence potentielle puis finit par évoquer la possibilité de « former une milice pour remplacer la police et l’armée » selon Janet Biehl, sa compagne et exégète. De même, les forces économiques d’un capitalisme mondialisé risquent de n’être pas tout à fait d’accord ! Bref, sa proposition est intéressante mais ne peut faire l’économie d’autres formes de luttes : grèves sur le lieu de travail etc. J. Biehl elle envisageait un «État conçu comme allié, fixant le cadre ordonné dans lequel ces associations libertaires peuvent prospérer ». Ce qui pose la question de la prise du pouvoir d’État, des élections ou de l’assaut révolutionnaire.

Les caisses d’investissement et le salaire à vie (communiste) de Bernard Friot renommé Garantie Économique Générale par Frédéric Lordon…

L’idée est de n’être plus tributaire du marché de l’emploi, de devoir accepter n’importe quel boulot pour faire n’importe quoi, n’importe comment, produire des objets inutiles nuisant à l’environnement et aux droits humains. Sortir de la valeur d’échange pour privilégier la valeur d’usage (à quoi ça sert). Et donc recevoir un « salaire communiste », à la personne, dès 18 ans, à vie. Pour cela Friot propose l’extension de caisses de cotisation sur le modèle du déjà-là du régime général de sécurité sociale. Ainsi par exemple l’instauration d’une sécurité sociale de l’alimentation : une carte vitale permettant d’acheter auprès de producteurs conventionnés en agriculture biologique ou raisonnée. Socialiser la valeur produite en élevant progressivement le taux de cotisation dans les entreprises pour que les valeurs ajoutées cumulées soient redistribuées en salaires et investissements. Alors à différents niveaux se multiplieront les caisses d’investissement : local, régional, national. Les collectifs de travailleurs auront la propriété d’usage non-lucrative de leur entreprise et participeront avec les autres citoyens à orienter l’investissement. Les différents projets économiques seront soumis à des jurys et seront financés par subvention plutôt que par le crédit qui endette, aliène. Les travailleurs, pourront monter en qualification auprès de jurys de qualification, ce qui pourra augmenter leur salaire, sans que l’on puisse dépasser une échelle de 1 à 3, soit 1700 € minimum et 5000 € maximum.

Tout cela est très sympathique sur le papier mais notamment du fait du réchauffement climatique nous n’avons plus le temps d’attendre… De plus, cette vision expropriatrice et de souveraineté des travailleurs est peu présente dans les pratiques des grandes centrales syndicales qui, inlassablement, continuent à défensivement négocier le « moins pire » entre « partenaires sociaux ». Même si lui y croit, la vision offensive pour de nouveaux droits de Friot est encore très loin d’animer les syndicalistes même de la base et travailleurs qui réclament le plus souvent de meilleurs salaires et conditions de travail. Friot fustige régulièrement l’« étapisme » (vieille téléologie marxiste) : d’abord la « prise du pouvoir d’État », puis le « purgatoire » du socialisme et enfin le « ciel communiste » grâce au dépérissement de l’État. Peut-être bien, mais lui aussi semble empli de croyance incantatoire car tout son système est conditionné à la validation dans le droit grâce à un travail législatif dans les institutions de l’État bourgeois, ainsi qu’à des luttes héroïques sur le front syndical pour petit à petit élever les taux de cotisation. Sinon, il est fort à parier que l’État du capital ne laissera pas faire par exemple la prise de propriété d’usage des entreprises par les « travailleurs associés » mais enverra bien sa police ! L’application de son système nécessiterait pour arriver avant que l’on soit tous morts, crise climatique aidant, un bouleversement macro-social et donc macroéconomique gigantesque… Ce qui pose la question de la nécessité d’une grève générale expropriatrice d’ampleur, d’un « « 1936 accompli » – les urnes, une mobilisation de masse qui tienne les élus par le col et, cette fois, la révolution sociale » ? Ce qui impliquerait des complicités dans l’appareil d’État, un gouvernement social-démocrate (au sens de renverser le capitalisme dans les institutions du capital, son État etc.) ! Ceci d’autant plus que les deux auteurs se proposent d’étendre le plus possible la gratuité par l’extension des services publics.

Certaines critiques de son système portent sur sa préservation de l’économie de marché et donc de la concurrence. Qu’arrivera t-il aux entreprises en difficulté ne récoltant pas les investissement nécessaires ? De plus, la corruption ne risque t-elle pas de gangrener les différents jurys et la « lutte des places » de faire rage ? Friot et Lordon reconnaissent ces risques de prises de pouvoir bureaucratiques et affirment la nécessité de mandats impératifs tournants, de « contrôle etc. Ils sont aussi lucides sur les inégalités, jalousies  et dominations qui ne seront que limitées, sur les difficultés intrinsèques à composer avec des subjectivités individualistes voire égoïstes issues de l’ethos capitaliste. Leur proposition de système résumé ici à la hache a au moins le mérite de ne pas se payer de mots et d’illusions en anticipant les difficultés et biais inhérents à toute institution humaine. Ceci, en limitant au maximum la centralisation, en privilégiant l’autonomie locale autant qu’il est possible, mais sans faire l’économie d’une proposition macroéconomique suffisamment puissante pour assurer une division du travail à même de garantir un niveau de vie en deçà duquel leur proposition communiste ne serait pas désirable. Lordon particulièrement met en avant la nécessité pour un mode de production de pouvoir produire ses propres moyens de production. (5) Ce qui, aussi estimables et nécessaires qu’elles soient, les expériences de ZAD ne peuvent réaliser, nécessitant d’être « branchées sur l’extérieur » comme il le répète fréquemment. Pour les deux auteurs, l’économie de marché est un moindre mal et la monnaie sera toujours nécessaire. D’autres institutions subsisteront avec de tous autres contenus comme de nouvelles formes : un « État » (6) communiste et une police – aussi désarmée et plus informelle soit-elle. Car Lordon explique qu’il est aussi absurde de dire que l’homme est anthropologiquement bon ou mauvais. (7)

Dans une troisième et dernière partie nous verrons comment toutes ces visions du communisme ou écosocialisme pourraient se combiner et avancerons quelques pistes d’organisation et de pratiques militantes comme la nécessité d’un syndicalisme « politique » révolutionnaire que nous n’avons fait qu’effleurer ici.


Notes

(1) Alain Badiou et Marcel Gauchet, Que faire ?: Dialogue sur le communisme, le capitalisme et l’avenir de la démocratie. Philosophie magazine éditeur, 2014, Paris, p. 63.

(2) Michael Löwy, Qu’est-ce que l’écosocialisme ?, Temps des cerises, 2020, Montreuil.

(3) Karl Marx, Le Capital, Critique de l’économie politique (4ème édition allemande), Livre 1er, Le Procès de production du capital (trad. Sous la direction de J.P. Lefebvre), Paris, Messidor/Éditions sociales, 1983, p. 488-489.

(4) Frédéric Lordon, Figures du communisme, La Fabrique éditions, 2021, Paris, p. 116-117.

(5) Ibid., p. 110.

(6) Frédéric Lordon, Bernard Friot, En travail. Conversations sur le communisme, Entretiens, La Dispute, 2021, Paris, p. 87 : « Par État, il faut entendre : un ensemble de fonctions collectives, 1) rendues effectives par l’autorité, c’est-à-dire la puissance, du collectif, dont elles sont investies ; 2) déployées sur une multiplicité d’échelles territoriales, dont une échelle macroscopique. Cette échelle macroscopique articule toutes les autres. Elle définit par cette articulation une communauté politique déterminée, c’est-à-dire finie et distincte. Dire qu’elle est « macroscopique » donne une indication de taille : suffisamment vaste pour soutenir le niveau de division du travail adéquat à nos normes de vie matérielles, même révisées. »

(7) Ibid., p. 236.


Pour approfondir le sujet

Un auteur essentiel

sommaire

Le Grand « Que faire ? »

Organisation et modalités d’action : violence/non-violence, pour un syndicalisme « politique » révolutionnaire ; la question du Parti, de l’autonomie/des « conseils »,l’organisation communiste selon Badiou, qui mobiliser ?

Dans un 1er article nous faisions le bilan des récents mouvements sociaux et esquissions une organisation, une stratégie et proposition positive : le communisme (écologique et démocratique). Dans une deuxième partie nous évoquions le travail de quelques auteurs sur ce dernier (et l’écosocialisme) : Badiou, Löwy, Malm, Bookchin, Friot/Lordon. Ici, en nous appuyant sur quelques uns de ces intellectuels, nous étayerons notre propos sur une organisation possible et désirable afin de nous orienter pour réaliser le communisme plus que jamais nécessaire en temps de « crise organique » du capitalisme.(1)

Convergence et stratégie écosocialiste

Reprenons pour commencer quelques idées générales avancées par Michael Löwy(2) :

« il faut susciter la convergence entre luttes sociales et […] écologiques et se battre contre les initiatives les plus destructrices des pouvoirs au service du capital. » [Et ainsi] « pourra émerger, dans les luttes, la conscience anticapitaliste et l’intérêt pour l’écosocialisme. Des propositions comme le Green New Deal font partie de ce combat » avec un « abandon effectif des énergies fossiles ».

Son application implique de s’emparer du pouvoir d’État en gagnant les élections (ou par un assaut révolutionnaire encore moins probable…). Mais une fois au pouvoir, le gouvernement de rupture pourrait bien être empêché par les marchés financiers vendant massivement des titres de dette souveraine et provoquant ainsi une hausse des taux d’intérêt de la France pour la financer, une fuite des capitaux et in fine une « mise en panne de l’investissement et de l’embauche, c’est à dire grève de la croissance et de l’emploi »(3). Voir ici l’expérience historique d’un tel scénario : Chili 73. Sans compter des médias « vent debout » !… D’où la proposition d’investissements financés par cotisation de B. Friot et de Réseau Salariat.

Mais il faut aussi pour Löwy :

« dans chaque mouvement, […] associer les objectifs écologiques (fermeture de mines de charbon, de puits de pétrole ou de centrales thermiques, etc.) avec la garantie de l’emploi des travailleurs concernés. »

Peut-être préférerons-nous ici parler plutôt de Garantie économique générale avec Lordon…

Violence ou non-violence

Andreas Malm assume une radicalité écologiste anticapitaliste dans Comment saboter un Pipeline. Il met en lumière la confusion historique de mouvements comme Extinction Rebellion revendiquant une non-violence illustrée par d’illustres exemples : Gandhi, Martin Luther-King, Mandela, les Suffragettes etc. Or il montre qu’ils ne l’étaient pas tous vraiment, du moins dans les propos et que la réussite de la non-violence venait aussi de ce qu’en concomitance, s’exerçait une pression plus violente contre les oppresseurs. Que les deux sont complémentaires :

« Sans Malcom X, il n’y aurait peut-être pas eu de Martin Luther King (et inversement). »(4)

Il prône donc le sabotage contre des biens matériels et non des personnes, résumant :

« 1) la mobilisation de masse non violente devrait (chaque fois qu’elle est possible) être le premier recours, l’action militante plus combative, l’ultime ; et 2) aucun mouvement ne devrait délibérément renoncer à celle-là, à laquelle celle-ci ne peut que se raccrocher, non se substituer. »(5)

« Les militants du climat ne peuvent pas se contenter d’accepter le niveau de sensibilité politique existant comme un état de fait mais ils doivent s’efforcer de l’amplifier. Ils doivent marcher devant – pas trop loin des masses, ce qui mènerait à l’isolement ; pas non plus au milieu ou à l’arrière, ce qui ferait obstacle à leur mission. Ils doivent se préparer à être calomniés par certains (le contraire serait une preuve d’inefficacité) tout en se gardant des tactiques qui risquent d’effrayer trop de gens – l’exercice d’équilibrisme auquel toute avant-garde opérante se soumet. Les actions doivent être menées uniquement si le plan, l’objectif et l’exécution peuvent être expliqués et recueillir des soutiens, dans un rapport étroit avec le niveau de sensibilité existant, afin de le faire monter d’un cran. »(6)

L’auteur milite certes dans une organisation trotskyste et pour un « écoléninisme » mais le terme d’« avant-garde » doit être relativisé comme constatant juste un état de faits : certains sensibilisent à la cause écologiste, s’organisent pour cela quand la grande majorité est dans l’inaction ou plutôt passive. Qu’on le veuille ou non, il y a toujours des « éléments moteur », il ne sert à rien de vouloir couper la moindre tête qui dépasse, l’essentiel étant d’œuvrer à ce qu’il y en ait un maximum à émerger…



Pour un syndicalisme « politique » révolutionnaire

« Quand le cadre est devenu aussi adverse, continuer de vouloir s’y battre sans même esquisser la perspective de le transformer, tout en continuant d’en espérer des issues différentes, est un signe de santé stratégique, et peut-être mentale, défaillante. […] Refaire un cadre, ça n’est pas de la « revendication », c’est de la politique – pas la même grammaire. Les confédérations réellement combatives (il n’y en a pas trente-six…) doivent faire l’analyse de la fermeture définitive de l’espace social-démocrate dans lequel leur activité était fondamentalement inscrite, et muter en conséquence : il n’y aura pas de salut hors d’un syndicalisme s’assumant comme syndicalisme politique – et même comme syndicalisme révolutionnaire. […] Pour les syndicats qui ne se sont pas vautrés dans la collaboration de classe comme pour les forces politiques de transformation, contempler la chape écrasante des structures néolibérales n’est pas « déprimant » : on y gagne et l’abandon des illusions condamnant à l’échec sans fin, et l’identification plus claire de ce à quoi il faut réellement s’attaquer. »(7)


Rappelons un extrait de la fameuse charte d’Amiens très marquée par l’anarcho-syndicalisme, adoptée en octobre 1906 par le 9ème congrès de la CGT et à laquelle nombre de syndicats continuent de se référer :

« Dans l’œuvre revendicatrice quotidienne, le syndicalisme poursuit la coordination des efforts ouvriers, l’accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d’améliorations immédiates, telles que la diminution des heures de travail, l’augmentation des salaires, etc. ; Mais cette besogne n’est qu’un côté de l’œuvre du syndicalisme ; il prépare l’émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste ; il préconise comme moyen d’action la grève générale et il considère que le syndicat, aujourd’hui groupement de résistance, sera dans l’avenir le groupement de production et de répartition, base de réorganisation sociale. »


Ils feraient bien de la relire car dans les intentions et discours des chefferies syndicales, il semble plutôt qu’ils l’aient enterrée six pieds sous terre !… Et ces bureaucraties syndicales ne sont pas disposées à véritablement mobiliser leurs bases en coordonnant les différents secteurs professionnels pour une stratégie offensive d’ensemble. En effet, elles n’appellent qu’à des journées de manifestation et de grève ponctuelles, sporadiques, sans volonté de reconductibilité et donc de pérennité à même d’assurer un véritable rapport de force avec l’État et le capital et ne pas juste défensivement négocier le moindre mal. Elles devraient alors assumer des tensions inévitables avec le gouvernement, les « forces de l’ordre » et la bourgeoisie notamment médiatique. Bien sûr, il n’est pas facile financièrement d’assurer une grève (générale) dans la durée. Mais par le passé des « caisses de grève » et la solidarité furent possibles. Voire même, comme le préconise Friot, les travailleurs, au lieu d’arrêter le travail, pourraient le continuer mais à leur façon, pour eux-mêmes et la population. Ceci, en prenant la « propriété d’usage » des entreprises pour réorienter la production vers ce qui nous est nécessaire et non nuisible. Pour accentuer ce rapport de force tout un panel d’actions pourrait alors être mobilisé : blocages, parcours non déclarés, actions festives et créatives, cantines, actions hors temporalité habituelle des manifs et grèves ritualisées etc. Tout ceci devra être à même d’attirer la jeunesse déjà mobilisée ça et là.

Ainsi, les syndicats doivent s’ouvrir et accepter que des mouvements de masses sont par nature contradictoires, d’autant plus vu l’époque de montée de l’extrême droite. Nous y sommes confrontés et le serons encore. Il nous faudra les combattre tout en proposant une vision du monde et des perspectives d’émancipation désirables, simples et claires à même de concurrencer les leurs. N’attend donc pas les militants plus chevronnés, tout chaud sorti du moule, le militant d’entant au récit cohérent et formé par exemple au « matérialisme historique ». La période commencée en 2016 contre la 1ère Loi travail ouvre une période de luttes de classes et de mouvements écologistes, féministes, antiracistes et contre la répression d’État. Elle est pour le moins confuse et ces différents mouvements s’additionnent de manière séparée. Ils sont parfois côte à côte mais souvent agissent en des lieux et périodicités différents plus qu’il ne créent une masse à même de bouleverser ce rapport de force en notre défaveur. D’où la nécessité pour les syndicats et partis politiques d’émancipation (les centrales et militants de base) de s’ouvrir aux autres groupes déjà-là moins traditionnellement constitutifs du mouvement ouvrier organisé. C’est à dire appartenant aux groupes cités plus haut mais aussi tous collectifs autonomes auxquels, dans un sens plus large, nous pouvons ajouter les Gilets Jaunes et autres groupes qui se formeront à l’avenir « spontanément » et qui devront être « travaillés » dans en sens d’émancipation pour amenuiser leurs éléments réactionnaires.

Formation politique et assemblées à la base

Ainsi, syndicalistes et membres de partis politiques « de gauche » (et leurs directions) doivent accepter de se laisser déborder, de ne pas tout maîtriser. Immanquablement ils entendront une multitude de conneries, naïvetés et autres théories du complot délirantes. D’où la nécessité d’une formation militante, historique (qui ne veut pas dire formater, on propose hein, tout va bien !…). Car il nous faut des « cadres »… Le mot fera peut-être frémir certains. Trouvez-en un autre si vous voulez, peu importe. Mais l’idée est qu’un maximum de personnes soient capables de : organiser, écrire, discourir en public, soient un minimum formé aux nouveaux outils informatiques etc. La bataille idéologique est aussi importante : réseaux sociaux, journaux papier etc. Soit des personnes polyvalentes prenant aussi leurs responsabilisés, relativement autonomes et pouvant faire preuve d’initiative.

Mais clairement, priorité des priorités : l’institution d’un lieu où tous ces collectifs et individus puissent se rencontrer. Surtout pendant les mouvements sociaux mais entre temps la liaison doit être assurée entre groupes, individus. Là-aussi, les syndicalistes, partis politiques et individus les composant doivent aider et accepter l’instauration d’assemblées de ville (voire de quartier), de coordination inter-collectifs (eux compris, comme bien d’autres). Doivent aussi selon nous y participer les divers groupes militants constitués : GJ, antiracistes, féministes, écologistes comme Extinction Rebellion, Youth for Climate etc. Il serait temps que ces derniers cessent de considérer le social et l’écologie comme des luttes séparées pouvant converger mais les considère systématiquement comme inexorablement intriquées. L’un n’allant pas sans l’autre ! Et de même pour les groupes et individus à vocation plus exclusivement sociale. Ces assemblées en auto-organisation en bonne entente et confiance dans la prise d’initiatives, sans horizontalité excessive incapacitante doivent être ouvertes à tous dans le respect d’une charte aux valeurs d’émancipation. Clairement, pour ne tolérer en rien la présence de l’extrême droite, de ses idées et valeurs. Mais surtout, elles doivent être décisionnaires pour l’orientation du mouvement social et autres travaux de structuration par temps calme. Pour cela diverses commissions peuvent être créées : communication, logistique etc. L’assemblée en décidera et bien sûr les mandatés ou volontaires plus simplement – car ça ne se bouscule pas toujours pour effectuer des tâches concrètes – pourront tourner. Voire être révoqués si vraiment ils font n’importe quoi. Ceci, surtout pour ne pas s’épuiser à la tâche et ainsi se structurer sur la durée. Si des organisations mandatent des personnes à ces assemblées, leurs votes doivent être décisionnaires, autrement dit les collectifs qui les mandatent doivent appliquer ce qu’ils y décident in situ. Mais bien sûr, libre à eux de s’organiser comme il leur semble : de multiplier les aller-retours avant de valider quoi que ce soit. Même s’il faut se méfier de la lenteur que cela pourrait engendrer. Quoi qu’il en soit, ces groupes et individus se fédérant en assemblées de ville peuvent en dernier ressort ne pas appliquer les décisions qui y sont prises, s’allier aux autres groupes ou s’en désallier selon les circonstances. Ce même principe de « démocratie directe » inspiré du « conseillisme », peut comme dans ce dernier, s’appliquer en entreprise puis se fédérer par branche professionnelle, elles-mêmes se fédérant etc. Soit « l’imbrication de l’auto-législation et de l’exécution » pour sortir du « substitutisme » (parler et agir à la place des concernés…) et du « spontanéisme » : une auto-organisation d’une puissance collective avec « rotation des tâches » fonctionnant par mandats impératifs et révocation possible des élus comme lors de la Commune de Paris de 1871. Le « principe de confiance » est primordial, il faut donc connaître les autres et en être connu.(8)

Mais l’idée générale est l’interpénétration des différents groupes militants constitués et non simplement leur juxtaposition plus ou moins artificielle. Ainsi espère t-on aussi que chacun pourra y apporter ses compétences, que celles-ci pourront être mutualisées et profiter au plus grand monde avec pourquoi pas des séances de formations techniques, débats, conférences ou sur le mode de l’« éducation populaire » (même si le terme fait un peu : « on va civiliser le sauvage ») afin d’aider à la polyvalence et d’étendre la formation générale de militants. Ces processus démocratiques sont longs et parfois fastidieux. Alors nous devons viser une simplicité (initiatives) et discipline (mot honni !) suffisantes pour être efficace.

Nécessité d’un lieu de vie militant et d’une coordination permanente du mouvement social

Fréquemment, les faibles structurations de circonstance construites lors de mouvements sociaux « s’évanouissent dans la nature ». Les contacts intergroupes et interpersonnels se distendent. D’où la nécessité de fédérer, coordonner pour assurer une vie « à côté du capitalisme » et des ses institutions politiques, par des « maisons du peuple », pratiques d’entraide, culturelles. Ici toujours la nécessité d’un lieu comme par exemple L’Avenir à Brest : de rencontre et d’événements en lien avec la politique notamment, au sens large, c’est à dire œuvrant à l’émancipation des corps mais aussi intellectuelle et culturelle. Le PCF, malgré tous ses défauts – une bureaucratisation à la tête, le suivi de la ligne de Moscou etc. – avait ses maisons d’édition (livres, journaux), ses associations, son « communisme municipal », ses cellules d’entreprise, de quartier ou autre échelon, avec la CGT en « courroie de transmission »… Bref, une contre-société ancrée localement, au niveau du département, de la région, de tout le territoire national avec des liens à l’international (Lire sur le sujet Julian Mischi). La politique ne doit pas se limiter à l’élection mais être constamment en lien avec la population. Cette dernière doit pouvoir « trouver la politique », très concrètement et directement, en des lieux consacrés, sans intermédiation. Rien à voir avec les projets participatifs proposés par diverses mairies ! Dans notre cas il s’agit d’agir, sans recevoir passivement « de l’extérieur ».

Nous avions dit dans un 1er article que les différentes stratégies ne s’excluaient pas nécessairement mais pouvaient se combiner : élections, syndicalisme politique révolutionnaire, grève générale expropriatrice avec occupation de lieux de travail, ZAD et autres « à côtés du capitalisme », autonomie et conseils, municipalisme libertaire, voire insurrection et sabotage, désobéissance civile etc.

Ces dernières années les mouvements sociaux et écologistes se sont multipliés sans débouché politique. Car malgré les difficultés probables énoncées plus haut lors de l’arrivée d’un gouvernement d’émancipation sociale et écologique au pouvoir, cette prise de l’appareil d’État peut amener quelques avancées, n’empêchant pas de continuer à travailler selon les autres modalités que nous venons de citer. Mais, comme même Lénine le revendiquait dans La Maladie infantile du communisme (le « gauchisme »), la tribune parlementaire dans la démocratie bourgeoise peut servir à attiser la lutte des classes si elle est suffisamment médiatisée et ainsi participer à la conscientisation politique des masses. Aujourd’hui ça ne paraît pas flagrant tant nombre de gens semblent s’être totalement désintéressés de la politique « officielle ».

La question du parti

Les partis sont de moins en moins prisés, vidés de leurs effectifs. Se pose toutefois la question d’un parti révolutionnaire pour sortir du capitalisme et aller vers à minima l’écosocialisme mais surtout un communisme démocratique et écologique. « Parti » à prendre ici comme un outil pour coaliser les forces s’étant réunies pendant les différents mouvements sociaux. Il n’est donc pas une fin en soi mais, outre sa fonction tribunitienne dans les institutions républicaines, peut être utile essentiellement comme organisation à implantation territoriale en lien avec la population, participant aux mouvements sociaux, à la vie locale (ZAD, « à côtés du capitalisme », entraide comme les « brigades de solidarité populaire »), culturelle, à la Presse militante. Car nous devons préparer notre « hégémonie culturelle ». Bref, le parti à comprendre moins comme une machine de guerre destinée à partir tous les 5 ans à l’assaut du pouvoir d’État et autres élections, que comme l’expression même de la vie civile, des associations, pénétré de tous les différents individus peuplant des groupes militants locaux, que ce soit à vocation plus sociale ou écologique. Il doit viser à la « non-séparation » même si subsisteront probablement des niveaux de représentativité. Mais il s’agira de l’expression directe des concernés eux-mêmes, de la vie productive également : syndicalistes, producteurs etc. Il composera une sorte de caisse de résonance, de coordination des réalisations et expressions émancipatrices de la société, son émanation et non sa substitution, afin d’organiser collectivement une force à même de peser efficacement face à de puissants adversaires.

Lors des mouvements sociaux, un tel parti ou organisation (si vous préférez, ça fera moins peur…) ne devra que se mettre au service de ce qui existera concrètement à la base, dans les masses moins chevronnées à la politique. Et largement en être l’émanation. Ce qui nous manque aujourd’hui c’est la mise en pratique d’un autre modèle de société. Cesser de revendiquer à nos bons maîtres mais affirmer une généralisation politique, des grèves de masse politiques visant à contester le capitalisme et ses institutions politiques, l’État et le gouvernement ! Pour lui préférer le communisme : ce pouvoir sur la production des « producteurs associés » à sa réalisation, ainsi que de la société civile, l’expropriation des grands moyens de production et la démocratie économique. Cette organisation pourrait aider à cette généralisation sur tout le territoire national avec des liens à l’international.

Il pourrait aussi œuvrer à faire reconnaître et mettre en pratique la nécessité de grèves offensives pour : l’extension de la cotisation ; la « propriété d’usage » des entreprises par les travailleurs eux-mêmes ; leur auto-organisation et « souveraineté sur le travail » ; des investissements décidés collectivement à différents échelons (local, régional, national) par des caisses d’investissement (Friot/Lordon). En somme, faire tout pour aider à faire avancer les idées de communisme et son effectivité s’appuyant sur des déjà-là comme la création en 1945 en France du régime général de Sécurité sociale, « subversion communiste » du régime de sécurité sociale préexistant, comme le dit le même Bernard Friot.

L’organisation communiste selon Badiou

(9)« L’Idée communiste » doit être portée par un « sujet collectif » indéterminé à priori. Ainsi, selon l’idée de Marx, les communistes « ne sont pas « à part » », « une composante séparée ». Ce « qui exclut […] qu’ils se rassemblent sous la forme d’une avant-garde détachée, ou d’un parti fonctionnant en vase clos ».

Il ajoute :

« Le concept fondamental est moins celui d’une direction que celui d’une orientation » afin de « faire connaître l’étape d’après […] de dire à quoi peut ressembler le futur immédiat » et ainsi « cerner les contours des formes politiques concevables au regard de la situation présente ». « D’où la nécessité de bien visualiser l’aboutissement du mouvement révolutionnaire, de prévoir ce qui vient, de se garder des simples impulsions négatives, et c’est une responsabilité fondamentale de la politique communiste. ».

Il préconise aussi un internationalisme qui ne doit pas « se fige[r] dans une entité séparée », ceci « au sein même des processus d’émancipation locaux » qui doivent être vus comme « concern[ant] l’ensemble du monde».

Enfin, dit-il : « les communistes défendent une stratégie globale, subsumée par l’Idée telle que je l’ai présentée, et dont la matrice est l’anticapitalisme ».

Ces éléments d’organisation peuvent sembler contradictoires avec le principe d’assemblées en auto-organisation et avec la notion de parti évoquée plus haut. Mais le tout est d’envisager cette dernière comme une forme mouvante, flexible, une agglomération constituante évolutive et flexible, avec retraits individuels possibles et une vigilance à ne pas tomber dans une centralisation et « bureaucratisation » excessives. Car des micro-pouvoirs sont toujours à l’œuvre, il y aura toujours des « éléments moteur ». Certains en feront plus que d’autres, d’autres ne voudront tout simplement pas trop en faire ou n’oseront pas. L’important est de limiter les excès de puissance en répartissant les tâches et en assurant leur rotation. Soit une organisation qui ne serait donc pas comprise comme un embrigadement permanent et privilégierait autant que possible l’autonomie locale et le principe fédératif pour une coordination efficace tout en restant puissante.

Qui mobiliser ?

Badiou encore :

« nous devons, nous, communistes, travailler à fusionner l’aspect de l’Idée avec les actions locales susceptibles de l’incarner, en créant chez les acteurs potentiels de ces actions une nouvelle subjectivité politique, encore latente aujourd’hui. La tâche politique éminente est de travailler à la conjonction de quatre forces pour l’instant hétérogènes : […] la jeunesse éduquée, formée à l’université, qui se signale par sa volonté de remettre en cause l’ordre dominant ; […] la jeunesse populaire et contestataire […] qui vit à la périphérie des grandes villes dans nos contrées, ou celle qui se soulève un peu partout dans le monde[…] ; il y a ce prolétariat nomade international […] et enfin la fraction la moins établie des salariés ordinaires de nos sociétés « confortables », que les crises frappent de précarité et d’incertitude. Tous ces acteurs peuvent être lentement réunis, fédérés autour de l’Idée communiste à même de donner un contenu et un horizon à leurs aspirations disparates. »(10)

Friot (11) parle lui de la nécessité de construire une :

« classe révolutionnaire : le salariat ». Soit une alliance entre le sujet historique révolutionnaire traditionnel que fut la classe ouvrière (syndicalistes et militants politiques), les « trentenaires éduqués qui ne veulent pas jouer le jeu du capital, qui sont pour un changement de la production » et les personnes issues de l’immigration des quartiers populaires.

Soit en termes de classes :

l’alliance d’une couche dissidente de la petite bourgeoisie intellectuelle avec les classes populaires largement féminisées (ouvriers, employés). Le mouvement des Gilets Jaunes l’était particulièrement, avec une forte proportion de femmes travaillant dans les secteurs des services à la personne (métiers du « soin », du « nettoyage), ainsi que dans des activités indispensables comme caissières. Les hommes eux exerçaient beaucoup dans le secteur logistique (caristes, chauffeurs routiers), très importants pour assurer les flux du capitalisme et donc potentiellement mobilisables pour les freiner voire bloquer… Les Gilets Jaunes, cette classe moyenne basse périurbaine atomisée, paupérisée et précarisée, aux modes de vie dégradés, doit aussi contribuer à cette alliance pour une « classe révolutionnaire », à laquelle nous pouvons ajouter plus spécifiquement la jeunesse, mobilisée contre les violences policières et le racisme ainsi que pour le climat, les mouvements féministe et LBTGQ+, de la culture (intermittents du spectacle), des précaires et chômeurs. La baisse du niveau de vie en France risque d’encore s’aggraver (baisse des salaires, pensions, minimas sociaux (12), austérité, privatisations etc.). Alors nous devons mettre particulièrement en avant la question économique et sociale, en lien avec l’écologie. Et, même si cela n’est pas simple à réaliser et peut susciter incompréhensions et divergences, c’est bien ce genre d’alliances de classes qui a toujours permis les révolutions qu’il nous faut concrétiser.

Pour conclure, la combinaison des formes de luttes est possible et même souhaitable, en nous inspirant du travail d’intellectuels et luttes passées. Ainsi, ne soyons pas sectaires et articulons/coordonnons les groupes et mouvements existants dans le respect d’une démocratie directe et de leur autonomie. Ceci, sans renier la nécessité d’avancées partielles, avec rigueur et détermination autour d’une visée stratégique, idéologique et concrète de long terme : le communisme, sans cesse se réalisant, ici et maintenant…

Notes

(1) « la « crise organique » de Gramsci est le concept pour saisir l’époque. Il y a crise organique quand les contradictions inhérentes aux rapports sociaux du capitalisme atteignent des seuils d’intensité qui les rendent impossibles à accommoder par les institutions en place, en premier lieu par les institutions économiques (régime du salaire et de l’emploi), ensuite par les institutions politiques dont la fonction est, en quelque sorte, de reprendre le « reste à accommoder » qui leur est laissé par les institutions économiques. »
Frédéric Lordon, Bernard Friot, En travail. Conversations sur le communisme, Entretiens, La Dispute, 2021, Paris, p. 252-253

(2) Michael Löwy, Qu’est-ce que l’écosocialisme ?, Temps des cerises, 2020, Montreuil, p 151-152.

(3) Frédéric Lordon, Figures du communisme, La Fabrique éditions, 2021, Paris, p. 179.

(4) Andreas Malm, Comment saboter un pipeline, La Fabrique éditions, 2020, Paris, p. 63.

(5) Ibid., p. 144.

(6) Ibid., p. 149-150.

(7) Frédéric Lordon, Figures du communisme, op. cit., p. 206-207.

(8) Ces concepts entre guillemets sont extraits de : Contretemps, Le trésor perdu de la démocratie des conseils.

(9) Alain Badiou et Marcel Gauchet, Que faire ?: Dialogue sur le communisme, le capitalisme et l’avenir de la démocratie. Philosophie magazine éditeur, 2014, Paris, p. 64 à 66.

(10) Ibid., p. 70.

(11) Bernard Friot & Judith Bernard, Un désir de communisme. Conversations pour demain, Les Éditions Textuel, 2020, Paris, p. 106-107.

(12) en euros constants, c’est à dire la baisse réelle tenant compte de l’inflation (hausse des prix).


Pour approfondir le sujet

Sur les syndicats dans les récents mouvements sociaux à Brest

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BD – Les Géométriquement aventures de Marcel Triangle et René Rond au Goulag














À suivre

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Lexique Gramsci

Concepts-clés pour penser notre monde

Nous avons évoqué Antonio Gramsci dans les articles précédents (ici, ou ), notamment sa fameuse hégémonie. Nous vous proposons ici un court lexique de concepts essentiels (résumés) du penseur marxiste italien, qui peuvent nous être encore utiles pour penser l’histoire, l’économie et la politique actuelles, ainsi que l’idéologie dominante, afin d’agir sur le réel. Car en effet, contrairement à des visions parfois économicistes du marxisme (expliquant mécaniquement la société par des déterminismes économiques), il s’applique à étudier la superstructure (l’idéologie, le droit, l’État etc. – et leurs agents) sans la rendre trop instrumentalement dépendante de l’infrastructure, c’est à dire la base économique où s’établissent les luttes de classes actuelles (capital/travail) autour de rapports de production découlant de la propriété privée (des moyens de production, des terres etc.).

Quand l’on sait que l’extrême droite – à travers le GRECE particulièrement – s’est réappropriée (et a malmené) le concept d’hégémonie culturelle comme prélude à la prise du pouvoir d’État, il nous semble d’autant plus urgent de nous inspirer stratégiquement de ce penseur fécond. Ceci, afin d’attiser une volonté collective d’émancipation. Car nous n’oublions pas que la pensée de Gramsci est indissociable d’un bouleversement en profondeur des structures économiques, politiques et culturelles de domination de classe, de la construction du communisme (écosocialisme ou néocommunisme pour notre temps présent).

Nous nous appuyons ici essentiellement sur un livre que nous ne saurions que trop vous conseiller pour vous familiariser avec sa pensée : Antonio Gramsci, Guerre de mouvement et guerre de position. Textes choisis et présentés par Razmig Keucheyan, La Fabrique éditions, 2011, Paris.

Philosophie de la praxis (le terme vient d’Antonio Labriola (p. 98)= marxisme (souple).Elle consiste à « penser la dialectique entre l’action humaine et ses conditions et – ce second couple ne recoupant pas le premier – entre la politique et l’économie. » Gramsci voit les « phénomènes historiques ni comme intégralement déterminés, ni comme complètements contingents ». Lire ici. La lutte des classes n’est pas qu’économique, elle se déroule dans la société civile et est aussi politique et culturelle.

Société civile = parlementarisme et partis politiques, syndicats, associations, instruction publique etc. Dans les sociétés avancées du capitalisme, elle se développe aux côtés de l’État, voire y est partiellement intégrée. Ce qui se passa dans les pays d’Europe de l’Ouest, d’où le concept d’Occident. L’intégration peut aller avec l’État libéral sous le « fordisme », à ce que Gramsci appelle l’État intégral – État + « société civile » entremêlés, « une seule et même chose » (p. 162) – constituant des « fortifications » et « tranchées » empêchant les crises économiques de se faire politiques et plus encore d’hégémonie. À l’inverse elle était moins développée dans la Russie tsariste de 1917 à l’économie très agraire et plus autarcique, et était plus autonome de l’État (p. 180-181). D’où le concept d’Orient où est plus facilement réalisable la :

Guerre de mouvement (p. 181) = une crise économique peut amener une « brèche » (p.221) la facilitant. Elle consiste à partir à la conquête du pouvoir d’État, le plus souvent par un coup de force comme celui des révolutionnaires russes de 1917. Cela semble possible quand la société civile est peu développée. À contrario, il faut alors user également d’une :

Guerre de position (p. 181) = imposée par la caste dominante. Pour une transformation révolutionnaire de la société, l’hégémonie en place doit être remplacée par la philosophie de la praxis. Ainsi, la lutte des classes est menée sur le terrain économique mais aussi idéologique. Des assauts de type guerre de mouvement sont toutefois possibles voire nécessaires. Et la guerre de position peut aussi continuer une fois la prise de l’appareil d’État.

Hégémonie = ensemble d’opérations pour gouverner (p. 162) une société complexe (d’État intégral), permettant aux classes dominantes de… dominer. Elle est d’ordre « éthico-politique » : production intellectuelle par ses intellectuels organiques (avocats, écrivains, journalistes etc.). Mais aussi purement « économique » (p. 201-202) : propriété des moyens de production et exploitation. Également politique : positions dans l’État et la société civile. Pour l’assurer, le « consentement » est requis (fonction de la société civile), mais lorsqu’elle est en péril c’est la « coercition » par la société politique créant de l’obéissance qui prime, voire, position intermédiaire, la « corruption-fraude » (p. 234).

Intellectuels organiques (p. 133 et 146-147) = liés à une organisation (syndicats, entreprises, partis, etc.). Une partie d’entre eux assure la fonction idéologique légitimant la classe dominante, leur hégémonie (économique, politique) en assurant une hégémonie culturelle permettant le « consentement » des masses. Ils constituent aussi le personnel de l’État (gouvernement, gradés etc.) et peuvent occuper des fonctions d’encadrement économique (contremaîtres, managers etc.). Les révolutionnaires ont aussi leurs intellectuels organiques, doivent les avoir pour permettre une contre-hégémonie et à terme prendre le pouvoir d’État pour défendre les intérêts des groupes subalternes.

Intellectuels traditionnels (p. 133-134) = sédimentations de l’ancienne hégémonie. Mais peut avoir une grande influence idéologique à l’exemple du clergé, des intellectuels réactionnaires etc.

Bloc historique = unité de la structure et de la superstructure(p. 183). C’est à dire, dans la production et l’échange : les classes dominantes possédant les grands moyens de production, leurs rapports de production avec le prolétariat. Rapports économico-corporatifs selon Gramsci, inséparables de l’idéologie les légitimant, dans le droit, l’État, la culture par les intellectuels organiques (journalisme). À l’époque de Gramsci et à la nôtre, la domination de la bourgeoisie sur le prolétariat (aujourd’hui essentiellement sur les ouvriers + employés).

Crise organique =ou crise de l’hégémonie. Soit une crise du bloc historique, totale (économique, politique, culturelle, morale…) ou « crise de l’État dans son ensemble » (p. 164). Les classes dominantes ne peuvent plus assurer le consentement et doivent de plus en plus user de la force. Résumé par la phrase : « « ceux d’en bas » ne veulent plus et […] « ceux d’en haut » ne peuvent plus », Lénine, La maladie infantile du communisme (1920). Elle « n’est pas un vide d’hégémonie, mais le vacillement du système hégémonique actuel du fait de la poussée d’une autre classe vers une hégémonie nouvelle », lit-on ici. Et Gramsci d’écrire : « Une crise se produit, qui parfois se prolonge sur des dizaines d’années : cette durée exceptionnelle signifie que dans la structure se sont révélées (sont venues à maturité) des contradictions irrémédiables et que les forces politiques qui travaillent positivement à la conservation et à la défense de la structure elle-même s’efforcent cependant d’y remédier à l’intérieur de certaines limites et de les surmonter ». Ainsi que : « Le développement du capitalisme a été, si l’on peut s’exprimer ainsi, une “crise continuelle”, un mouvement très rapide d’éléments qui s’équilibraient et se neutralisaient » (références en notes 28 et 30 du même article).

Révolution passive = « par le haut » (p. 166) permettant des avancées sociales pour les classes dominées sans remettre en cause l’ordre propriétaire. Gramsci les reconnaît même quand elles proviennent de la bourgeoisie dans ses propres institutions politiques.

Césarisme = proche de la notion également marxiste de bonapartisme. Apparaît dans des situations « d’équilibre catastrophique des forces » qui risquent de se détruire mutuellement, au sein des classes dominantes (p. 226), mais plus globalement comme issue possible de crises organiques ou conjoncturelles. Un César peut assurer leur unité. Le césarisme peut être régressif ou progressif, soit amener une restauration ou changer la forme de l’État, amener des avancées sociales. Il peut aussi être collectif (p. 227).

Nouveau prince = en référence à Machiavel dont Gramsci pense qu’il a dévoilé des techniques politiques encore utiles aux « groupes dirigeants conservateurs », mais qui le sont aussi pour la philosophie de la praxis, pour les révolutionnaires (p. 206-207). Ce nouveau prince appelé de ses vœux est un « être collectif », c’est le parti « qui se propose de fonder un nouveau type d’État » (p. 207). Il doit «incarner cet « intellectuel collectif » capable d’assurer une fonction hégémonique ». Il est vu comme un « intellectuel collectif » avec ses « capitaines » centralisateurs, son « armée » diffuse d’« hommes communs » et un « élément intermédiaire » assurant leur liaison « moralement » et « intellectuellement », la formation militante (247-248).

« Sens commun » ou « bon sens » = ou « observation directe de la réalité » (p. 81). Gramsci est attentif à ce qui semble aller de soi dans la société, ce qui est largement répandu idéologiquement dans les « couches les plus cultivées de la société » mais aussi dans la culture populaire (roman historique, policier etc.). Le sens commun doit alors servir de base pour être dépassé, transgressé « pour construire un bloc intellectuel-moral qui rende politiquement possible un progrès intellectuel de masse et non seulement de rares groupes intellectuels. » (p. 112)

Classes subalternes = « classe ouvrière », mais plus largement des groupes de « « race », cultures ou religions étrangères », soit un ensemble de classes dominées (p. 167). Autant dire que le concept est d’actualité… Fragmentés, rarement autonomes (p. 265-266). Ces « sujets collectifs », s’ils peuvent « faire » l’histoire, sont toujours en construction. Ils ne sont pas déterminés mécaniquement par les rapports de production même si la classe reste essentielle comme « acteur […] collectif […] » du processus historique.

Pour conclure : « L’établissement de l’hégémonie est donc capital en Occident, et c’est donc sur un terrain idéologique, celui de « la société civile » que se déroule l’affrontement central entre la bourgeoisie et le prolétariat des pays industrialisés. »

Pour aller plus loin

Dans le même genre
Article plus complet encore, insistant particulièrement sur la fonction du parti
Ou encore
Ici un extrait du livre sur lequel nous nous sommes appuyés pour cet article

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La horde d’or. La grande vague révolutionnaire et créative, politique et existentielle. Italie 1968-1977

Nous proposons ici une synthèse de lecture du livre de Nanni Balestrini et Primo Moroni, La horde d’or. La grande vague révolutionnaire et créative, politique et existentielle. Italie 1968-1977, Éditions de l’éclat, Paris, 2017 : ouvrage collectif et original regroupant récit et analyses, textes théoriques et paroles de chansons révolutionnaires de la période, comme un cut-up par thématiques suivant le foisonnement des pratiques militantes d’alors. Nous verrons en quoi ce « 68 qui a duré 10 ans », ses concepts et principalement celui d’autonomie peuvent nous inspirer actuellement.

Les hyperliens renvoient fréquemment à Wikipédia, faute de mieux, mais cela peut permettre de se faire une idée rapide d’éléments clefs que nous n’explicitons pas pour ne pas allonger cet article.


L’explosion de 68 et l’« automne chaud » de 1969

Tout d’abord, il faut souligner une prise de distances d’intellectuels avec des grands partis de masse d’après guerre en Italie : le Parti Communiste Italien et le Parti Socialiste Italien.

Ils vont donc mettre en cause leur centralité et proposer des analyses à partir des changements structurels du capitalisme, en partant d’enquêtes de terrain (comme ce fût le cas pour la revue Quaderni Rossi) afin de « dresser le constat rigoureux et objectif du niveau de conscience réel des travailleurs, afin d’éviter toute mythification de la classe ouvrière. Le moment de l’enquête précède l’intervention politique. Il lui donne les données nécessaires pour opérer les choix les plus adéquats. » (p. 147). Ils analysent ainsi la nouvelle composition de classe et mettent en avant la figure de l’ouvrier-masse, soit ces immigrés du Sud de l’Italie venus travailler plus au nord, dans le Nord industriel essentiellement, notamment à la Fiat de Turin. Ceux-ci ne correspondent pas au cœur de cible du PSI, du PCI et de la CGIL (principal syndicat ouvrier italien qui lui est lié), soit l’ouvrier qualifié traditionnel qui leur sont fidèles et disciplinés. Ici il s’agit essentiellement de jeunes peu qualifiés et plus rétifs à la discipline du capitalisme italien en pleine transformation fordiste : transformation technologique et travail à la chaîne, discipline des petits chefs etc. Ces travailleurs sont bien souvent étudiants ou les étudiants sont des travailleurs… Ainsi, cette « figure de l’étudiant prolétaire » (p. 249) fut centrale dans l’agitation de 67-68 aux « revendications d’autonomie et [aux] thématiques anti-autoritaires » (p. 248), mais aussi par la suite, lors de « l’automne chaud » de 1969 et jusqu’à l’explosion insurrectionnelle de 1977. Bien plus qu’en France, un mouvement social, révolutionnaire, allia étudiants et ouvriers.

Dans les usines se développe ce que l’on a appelé l’autonomie ouvrière dont la première manifestation pourrait être la révolte de la piazza Statuto en 1962.

Soit l’émeute ouvrière hors institutions, y compris celles du mouvement ouvrier. Il s’agit d’une auto-organisation des ouvriers hors partis et syndicats, dans un « refus du travail » pour le communisme immanent (du moins est-ce théorisé comme tel…).

« La grève du 16 janvier 1968 à l’usine Pirelli Bicocca [fût] à l’origine du premier Comité unitaire de base. » (p. 255) « C’est à partir de 1968 que le refus de masse, du côté ouvrier, d’accepter le travail comme terrain de l’affrontement, en le refusant un point c’est tout, prend le nom de l’autonomie. » (p. 421). « « Plus de salaire, moins de travail », « le salaire déconnecté de la productivité » : ces deux puissants mots d’ordre de masse qui exploseront lors de l’automne ouvrier de 1969 forment la base politique des premières expériences autonomes d’organisation. » (p. 423).

Mais l’autonomie s’élargit :

« la centralité de l’usine […] se prolongeait dans la ville. » (p. 140).

Il était question de « socialiser la lutte », de permettre son extension aux quartiers, aux chômeurs, aux étudiants, de « sortir de l’usine » (p. 312) pour l’ancrer à la vie quotidienne et multiplier les pratiques militantes et problématiques d’alors très liées à la grande précarité : féminisme (critique du « double travail » p. 457), critique des normes sociales (familiales, antipsychiatrie), luttes de détenus (p. 394-399), auto-réductions (p. 305) dans les supermarchés et des factures (loyers, énergies, transports), luttes pour le logement (ouverture de squats, réquisition de logements inoccupés pour les transformer en centres sociaux) etc. Le mouvement fut aussi marqué par un foisonnement créatif, de journaux, tracts, affiches – la radio Alice – et plus largement de textes partant de l’expérience de la vie quotidienne et de ses galères, référant à sa propre subjectivité. Ainsi : « Le personnel est politique. » (p. 481)

Les auteurs soulignent longuement le contexte général :

l’édition italienne de Malcom X et livres sur le mouvement de libération noir aux USA, celle de Mao, la pénétration de la révolution culturelle et plus largement de révolutionnaires et penseurs dits tiermondistes (Che Guevarra) et – peut-être le plus crucial – d’un marxisme (léninisme) non-orthodoxe comme cela fut aussi le cas dans d’autres pays d’Europe (accompagnés de différents « gauchismes » : maoïsme donc, luxembourgisme, conseillisme, Socialisme et barbarie, anarchisme, situationnisme etc.). Le contexte géopolitique international est longuement explicité par les auteurs : la guerre du Vietnam, sa contestation de plus en plus virulente sur les campus américains et plus largement ce que l’on pourrait qualifier de « révolution culturelle occidentale », existentielle, les « beat-hyppies» (p. 123), arts et musique (rock) contre-culturels – qui donneront ensuite au mouvement une forme d’« artivisme » dirait-on aujourd’hui, comme celui des Indiens métropolitains par exemple (happening)…

Tout cela contribua à former un « climat » prépolitique :

« Ce qui précède la lutte politique, c’est la révolte subjective qui n’implique pas nécessairement une appartenance théorique et idéologique préexistante » (p. 189).

Le PCI, lui, fût dans l’« incapacité à comprendre les mouvements de base dans le champ social, [dans la difficulté] à prendre acte des transformations de la subjectivité survenus dans les années 1960, pendant le cycle de lutte de l’ouvrier-masse. » (p. 228)

Désinstitutionnalisation des luttes et émergence des groupes extraparlementaires

Durant cette période, il s’intégra de plus en plus à l’État (bourgeois) pour finir par s’allier à la Démocratie chrétienne avec le compromis historique. Le syndicat est aussi de plus en plus critiqué car il «  tâche de réduire l’influence des avant-gardes des grandes usines du Nord en organisant de grandes manifestations […] mais aussi en isolant les tentatives de radicalisation du mouvement. » (p. 323). Ainsi, après l’« automne chaud » de 1969, à la gauche du PCI et du PSI, se développèrent des groupes extraparlementaires (Potere operaio, Lotta continua, Avanguardia Operaia etc.) dont certains militants en provenaient. Ils restaient toutefois imprégnés de marxisme-léninisme et d’avant-gardisme limité car ils restaient vigilants à se mettre « à l’école des masses », c’est à dire à accompagner le mouvement plus qu’à le diriger.

Ils furent particulièrement influents en apportant leurs capacités d’organisation, mais, aux environs de 1973 furent aussi dépassés :

« la seule « forme » dans laquelle le mouvement se reconnaît [est] la démocratie directe fondée sur le système des assemblées et le mandat direct, provisoire, contraignant et révocable. […] Le mouvement, dans son affirmation et dans son être même, sapait le fondement de tous les pouvoirs constitués. Le communisme devenait immédiate explication de soi, sans médiation, il était le fruit d’une société capitaliste avancée où la révolution sociale pourrait même se passer de la révolution politique. » (p. 347).

Comprendre : se passer de la prise directe de l’appareil d’État, soit aller à l’encontre de la tradition socialiste (au sens générique du terme du 19ème siècle mais prisée par le PCI). Il s’agit alors d’une « lutte de longue durée […] Les ouvriers semblent avoir l’intention de lutter aussi contre la périodisation des luttes . » (p. 303) Soit une lutte permanente hors des grandes négociations syndicales des contrats (des salaires) avec les patrons.

Cette période fût marquée par le « refus du travail » (p. 402), d’abord spontané. Puis :

« Ce que les philosophes avaient décrit comme une aliénation subie par l’ouvrier se transforme dès lors en extranéité délibérée, organisée, intentionnelle, créative. » (p. 404).

Face à cela, le patronat eut recours à l’« innovation technologique » afin d’« économiser le travail » (p. 407). Les formes de manifestations institutionnelles furent contournées : ainsi se développèrent les grèves dites à « la chat sauvage » consistant en « arrêts imprévisibles aux points nodaux du cycle de production » (p. 148), celles successives à différents postes de la production interdépendants, manifestations à l’intérieur des usines etc.

« « Autonomie ouvrière », […] cela signifiait auto-organisation des luttes, en dehors de la gestion syndicale et des logiques politiques. Mais en 1973, l’expression […] commença à prendre […] un sens nouveau, un sens plus radical. Elle signifiait désormais que l’existence ouvrière, la communauté prolétaire solidaire, pouvait mettre en œuvre des conditions sociales d’échange, de production et de vie en commun qui soient autonomes vis-à-vis de la légalité bourgeoise. Autonomes par rapport à la loi de l’échange, à la loi de la prestation de temps, à la loi de la propriété privée. Le principe d’autonomie recouvrait sa pleine signification étymologique : la socialité prolétaire déterminait ses propres lois et les mettait en pratique sur le territoire occupé militairement par la bourgeoisie. Ce principe se diffusa rapidement et provoqua la crise et la déliquescence des groupes extraparlementaires. » (p. 410).

Pour simplifier :

« on pourrait dire qu’à partir de 1973, sont apparues d’une part une tendance néoléniniste et militariste (qui se définissait comme Autonomie Ouvrière Organisée, avec des majuscules) et de l’autre, une tendance créative désirante qui misait d’avantage sur la dissémination sociale des comportements que sur leur organisation politique. » (p.418). 1973 est aussi « l’année-clef de ce processus de disjonction entre les avant-gardes ouvrières et le Parti communiste. » (p. 440).

Le mouvement de 77

« En réalité, le mouvement de 77 est marqué par l’apparition sur le marché du travail d’un nouveau sujet prolétaire, doté d’un haut degré de savoir et d’un bon niveau d’études, qui se distingue de l’« ouvrier-masse » par son refus de l’insertion « forcée » dans l’usine. C’est ainsi qu’apparaît cette sorte « ouvrier social » qu’avaient déjà théorisés certaines aires de l’autonomie, en affirmant la nécessité tendancielle d’abandonner le terrain de l’usine. » (p. 420).

« En définitive, là où l’opéraïsme avait procédé à une série de ruptures sur le corpus théorique du marxisme-léninisme, l’expérience « autonome » ajoute une conception de la crise qui n’est plus celle de « l’effondrement social », de l’explosion, de l’incapacité fondamentale du capital à faire face aux exigences sociales, mais au contraire celle de l’explosion de relations sociales trop riches pour être réduites au rapport de capital, des limites du commandement capitaliste sur l’ensemble de la société : ce n’est pas l’extension de la misère qui est au fondement du « besoin de communisme », c’est celle du mouvement d’émancipation. On est là aux antipodes d’une théorie de la catastrophe : à la base de tout il y a le constat de l’inadéquation, de la pauvreté des rapports de pouvoir existants, face à la richesse des relations sociales qui se sont développées et qui sont devenues effectives. [Ainsi, l’autonomie consiste en] la transformation « en acte » des rapports de production, la redistribution du pouvoir dans la société bien avant que dans les institutions. » (p. 426).

Ici, on peut se demander à quel point la vie était changée si l’appareil d’État continuait sa fonction coercitive envers le mouvement et si la propriété des grands moyens de production restait aux mains des capitalistes ou de l’État (capitalisme monopoliste d’État). Cette définition du communisme comme mouvement perpétuel ne se limitant pas à la production ne revient-elle pas à oublier l’essentiel par excès de globalisation, comme si tout était communisme : le temps au travail, certes « à sa façon », comme celui hors l’usine. N’est-ce pas là finalement un contournement d’une attaque frontale contre le capital et son État ? Que recouvrait exactement cette ère de l’autonomie et était-elle possiblement durable ? Et le mouvement n’a semble t-il cessé d’être traversé par la contradiction entre la nécessité de s’auto-constituer et se développer de lui-même d’un côté (« tout le pouvoir à la base » pourrait-on dire), et de l’autre celle de l’organisation – sans que cela ne soit désavoué par cette même base. Une tension et un équilibre fragile donc. On peut dire aussi que la lutte armée, largement issue du prolétariat d’usine (plus des étudiants et employés), a fini par totalement s’autonomiser et se couper ainsi du mouvement. Comme des avant-gardes armées ne se référant qu’à elles-mêmes.

Ainsi :

« Être tactique « au sens fort », cela signifie être capable d’exprimer une identité politique et organisationnelle complexe, un projet de parti. La stratégie appartient au mouvement : c’est le communisme, la tactique est l’affaire du parti : levée des obstacles et capacité de rupture. »

Ici, les termes classiques semblent à première vue renversés : l’orientation et l’horizon où l’on va ne sont plus l’apanage d’une avant-garde, du parti, comme la conception léniniste classique semble le désigner. N’est-ce pas faire comme s’il fallait sempiternellement suivre le mouvement ? Il est bon de n’être pas hors sol, coupé des masses, mais il nous semble également juste de ne pas les suivre aveuglément. Quoi qu’il en soit, une période révolutionnaire consiste en l’irruption des masses et,- qu’on le veuille ou non – c’est incontrôlable ! Toutefois, la tradition révolutionnaire notamment luxemburgiste, verrait la nécessité d’orientations et de « direction » dans des moments décisifs, quand ces mêmes masses ne semblent plus trop savoir où aller. Mais nous nous référons ici à une attitude plus classique de prise de pouvoir d’État sans oublier la lutte économique et la possibilité des conseils…

Ce « risque » est confirmé ici :

« Pour l’autonomie, la perspective qui s’ouvre alors est celle d’une adhésion totale au mouvement, qui passe par l’abandon de tout projet de « grande tactique », de centralisation ou d’unification qui déborderait le terrain effectif ouvert par les contenus et les stades de croissance du mouvement au jour le jour. » (p. 430).

On pourrait dire ainsi que, plutôt que de prendre le pouvoir, il s’agissait plutôt d’établir des contre-pouvoirs :

« la question du contre-pouvoir, qui était un point d’appui puissant mais local pour telle ou telle expérience organisationnelle, est érigée en idéologie collective, en identité générique du mouvement. » (p. 432)

Ainsi, le mouvement va peu à peu s’éloigner des conceptions des avant-gardes extraparlementaires pour partir d’une critique de la vie quotidienne :

« il faut chercher la conscience et les explications dans l’expérience de nos conditions de vie, de nos problèmes et de nos besoins, et pas seulement dans les théories qui décrivent des phénomènes. » (p. 478).

De plus, dans la décennie 70 se fait sentir un désœuvrement social, avec une montée du chômage et de la consommation de drogues.

« Les patrons nous ont relégué dans le ghetto du temps libre. Nous voulons à l’inverse, prendre possession du temps libre pour le retourner contre – et dans – le temps occupé. »

S’en suit ci-dessous une critique sévère du mouvement, provenant de secteurs qui en son sein se réclament de l’autonomie ouvrière :

« L’idéologie de la fête et de la vie, quand le nouveau sujet ne parvient pas à se saisir lui-même comme une figure interne à la composition de classe en pleine transformation, est une idéologie consolatoire, catholique et qui en dernière analyse sert l’entreprise de ghettoïsation et de marginalisation des strates de temps social libéré du travail. » (p. 488).

L’après 77 : la contre-révolution

Pour ne pas faire trop long, nous résumerons succinctement les événements de 1977.

Suite à une réforme de l’université se déclenchèrent des occupations d’universités, des manifestations étudiantes, qui se firent de plus en plus larges et émeutières, essentiellement dans les grandes villes italiennes : Rome, Milan, Turin, Gênes, Bologne, Naples, Pise, Cagliari, « jusqu’aux petites villes de province » (p. 508) etc. Elles marquèrent la rupture définitive avec le PCI qui finit par les désavouer. Suite à des agressions fascistes elles s’intensifièrent, en violence notamment… Le 11 mars 1977 meurt Francesco Lorusso, tué par un carabinier, ce qui accentuera de nouveau le niveau de violence émeutière. De nombreuses manifestations eurent lieu et des révoltes de rue particulièrement à Bologne et à Rome ainsi qu’une grève générale 18 mars…

Après le printemps 77, (p. 586) :

« on avait le sentiment qu’une époque inhumaine était en train d’advenir, où toutes les valeurs de solidarité allaient être anéanties. »

La grève vaincue à la FIAT (Mirafiori à Turin) en 1980 marque la fin (symbolique en tous les cas) de la période.

La FIAT lance un plan de restructuration qui prévoit 30.000 licenciements. Le syndicat et le PCI se désolidarisent des occupants de l’usine de juillet 1979, récemment embauchés, « semblables […] aux étudiants et aux précaires qui avaient tenu la rue en 1977 » [coupables de] « sabotage assidu des rythmes de travail » (p. 602). La FIAT licencie aussi 61 ouvriers accusés d’être proches de la lutte armée. « En acceptant l’exclusion des 61 et, avant cela, en contrecarrant et en réprimant la lutte spontanée des nouveaux embauchés, le PCI et le syndicat ont détruit l’organisation ouvrière dans l’usine. » (p. 602). Le divorce est désormais totalement consommé entre le mouvement et le PCI, son idéologie du travail, sa stratégie de la reconstruction après guerre et finalement son intégration au capitalisme et à l’État le servant. Des violences éclatent ça et là : entre le mouvement et les services d’ordre du PCI lors de la venue de Lama (le secrétaire de la CGIL) pour un meeting à l’université de Rome le 17 février et le 1er mai 1977 avec celui du syndicat. Le PCI finit par valider très largement la répression d’État envers le mouvement, les restrictions des libertés (loi Reale en 1975).

Comme en France, les années 80 seront en Italie les années fric, de l’individualisme et en partie celles des « renégats » : une brutale contre-révolution !

La restructuration capitaliste amena comme dans la plupart des pays avancés du capitalisme le démantèlement des grands bastions ouvriers, l’affaiblissement du mouvement ouvrier, pour finir, au début des années 90, par le démantèlement de la gauche italienne et la disparition du PCI. Piteuse fin pour celui qui fut longtemps le plus puissant parti communiste d’Europe. Historiens, journalistes, personnels politiques institutionnels, en un mot, des intellectuels organiques de la bourgeoisie, ne retiennent généralement que la violence de ce qui fût appelé les « années de plomb ». Soit des attentats et la violence diffuse : les deux premières bombes furent posées à Milan le 25/04/1969 (p. 320) et le 17/09/1970 se tint la première action signée Brigate Rosse [Les Brigades Rouges] (p. 366). Le 07/12/1970, c’est une tentative de coup d’État d’extrême droite que connut l’Italie (p. 384). Mais il y eut surtout des attentats d’extrême droite, soupçonnés d’être liés aux services secrets italiens ou aux USA via le réseau Gladio, ou du moins auraient-ils pu être instrumentalisés dans une stratégie de la tension afin de favoriser la mise en place d’un État autoritaire. L’histoire reste ici à éclaircir.

À la fin du mouvement, un constat de répression très forte : « 40.000 inculpés, 15.000 incarcérés, 4000 condamnés à des milliers d’années de prison […] des morts et des blessés par centaines dans les deux camps . » (p. 499). On pourrait résumer la contre-révolution par : « 68 a été récupéré […] 77 a été anéanti. » (p. 494)

En conclusion

De nos jours, les institutions du mouvement ouvrier sont aussi de plus en plus contestées, notamment les syndicats comme lors du mouvement des Gilets Jaunes. Plus que les syndiqués, c’étaient leurs directions qui étaient souvent vilipendées, accusées de se coucher devant le pouvoir. Comme nous l’avons dit dans d’autres articles, le cadre de négociation issu du mode de régulation fordiste du capitalisme semble dépassé. Il n’y a plus rien à négocier, le rapport de force envers le capital est largement en défaveur du travail. Des syndicalistes révolutionnaires tentent de changer l’institution syndicale de l’intérieur… Il nous semble que la tâche soit insurmontable. Que cela prendrait trop de temps. Et nous n’en avons pas du fait de la catastrophe écologique en cours. Certes aujourd’hui, les mouvements de masses n’ont pas l’ampleur quantitative et créative de l’autonomie italienne. Nous ne devons par ailleurs pas plaquer une époque sur une autre. Toutefois, les crises se répètent et s’interconnectent, le capitalisme écocide déchaîné continue sa dérive mortifère. Le contexte géopolitique de guerre (en Ukraine) est propice aux déstabilisations économiques. Bref, du fait des contradictions inhérentes du capitalisme, rien ne dit qu’un mouvement de masses ne puisse pas à l’avenir prendre l’ampleur de ce « 68 qui a duré 10 ans ». Peut-être également cela s’étalera sur des années. Mais un cycle ne s’est-il pas déjà ouvert, avec les Gilets Jaunes ou en 2016 avec la 1ère Loi travail. Une ère de lutte des classes, prérévolutionnaire ? Si l’on s’attache aux définitions de l’autonomie ci-dessus, ce mouvement de contestation permanent pourrait s’appeler « communisme » (en construction). Vivre autrement sa vie quotidienne ! Il y a avait de cela avec cette solidarité retrouvée sur les ronds-points. Il ne nous faut pas attendre le grand soir mais construire au jour le jour le monde que nous désirons. Changer le monde c’est ici et maintenant. L’« exemple » et un effet d’entraînement peuvent être produits par l’action plus que par la théorie même si celle-ci ne doit pas être abandonnée et vue comme extérieure à la lutte. Bien au contraire, des aller-retours critiques incessants entre la pratique et elle sont nécessaires. Ceci, sans s’abstraire des réalités vécues et user d’un langage trop abscons et extérieur aux concernés mêmes (comme ici en somme).

Toutefois, une organisation nous semble nécessaire pour orienter, savoir où l’on va, pouvoir « rectifier le tir ». La créativité des masses ne doit cependant pas être entravée par une quelconque ossification plus ou moins bureaucratique. Mais nous pensons que la spontanéité seule est une impasse stratégique qui peut même laisser trop de places à la réaction voire à l’extrême droite que nous devons combattre. Nous pouvons donc nous inspirer des pratiques de l’autonomie (auto-réductions des factures, ouverture de lieux de vie et militants etc.), tout en ayant conscience que ces îlots que nous construirons pourraient subsister dans un océan de « merditude » capitaliste. Que la question de la propriété des grands moyens de production reste primordiale. Que le bien commun peut être défendu par l’extension de services publics et la création d’autres. Nous n’éludons donc pas la question de la sortie du capitalisme héritée de la tradition socialiste (au sens large du 19ème siècle) et du marxisme, ainsi que celle de l’assaut de la prise du pouvoir d’État. L’autonomie est une nécessité. Notamment si elle est portée sur le lieu de travail : « refus du travail », son ralentissement, voir le « sabotage », c’est à dire : rompre les rouages de la machine capitaliste, ralentir les flux ou tout simplement, produire autrement. Une pratique qui permettrait si elle se développait de freiner sa nuisance sur le Vivant (l’humain et le reste de la biosphère). Elle est aussi nécessaire comme vie hors du temps du travail, la création de lieux de vie et de rencontres (militants notamment), de création. Enfin elle est indispensable dans l’agitation du mouvement social. Elle doit être force de proposition mais aussi de coordination pour permettre au tout venant de s’intégrer rapidement à une force révolutionnaire en mouvement (non-réductible à la violence), sans subir le frein syndical institutionnalisé qui semble désormais pour beaucoup « l’allié » du système ». Ou du moins, « le syndicat » se borne à négocier quelques aménagements à sa marge. Nous espérons que nous serons de plus en plus nombreux à prendre conscience de la nécessité d’un changement de mode de production pour cesser l’exploitation et l’aliénation, c’est à dire, le sens de la vie qui se perd, parce que nous serions condamnés à vendre notre force de travail sur le marché de l’emploi pour des boulots absurdes, pour produire plus ou moins n’importe quoi, n’importe comment, voire souvent en étant nuisible pour soi et les autres, envers la nature.

Une autre économie est possible. Et nous ne sommes pas condamnés à la misère ! Retrouvons la joie de l’émancipation en acte.

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Le grand Récit. Introduction à l’histoire de notre temps – Yohann Chapoutot (fiche de lecture extrapolée)

Publié aux PUF, Paris, septembre 2021

Nous essayerons ici de dégager quelques idées directrices de ce livre et de les mettre en perspective avec le débat politique actuel, de voir en quoi cette lecture peut enrichir notre vision du monde politique et économique et nous aider à orienter nos pratiques.

« Épuisement du providentialisme », de l’explication du monde par la toute puissance de Dieu , expliquant même la négativité dans l’histoire, avec comme récompense après la mort le Paradis, pour les plus vertueux durant leur vie ici bas. « Dieu est mort » proclama même Nietzsche. Autant dire que ce récit d’explication de l’histoire, du monde et de l’avenir a du plomb dans l’aile. Ce vide fit place aux « religions politiques » : fascisme, nazisme, et « communisme » de type stalinien. Ces récits expliquaient le monde dans sa totalité et permettaient de se projeter dans l’avenir. Avec la chute de l’URSS, des pays dits du « socialisme réel », c’est toute l’idéologie attenante qui s’effondre également, c’est tout une grille de lecture du monde qui fait alors défaut. Cette fin de grands récits est le lit où coule ce qui est appelé aujourd’hui le « complotisme », soit une tentative d’explication du monde prospérant sur la souffrance de gens peinant à trouver un sens (rationnel) à leurs malheurs et à comprendre pleinement ce qui leur arrive : un sentiment de déréliction. Et la pandémie de COVID-19 et les théories délirantes explicatives pour désigner des coupables (Bill Gates, les juifs etc.) en sont une illustration flagrante.

Pierre-André Taguieff – dont nous ferons ici abstraction des opinions réactionnaires par ailleurs et que nous ne cautionnons aucunement – le définit comme :

« l’ignorance de l’ignorance ».

On ne sait pas que l’on ne sait pas. Ce qui explique que des gens d’une bêtise crasse, ignorants de leur ignorance, sans surmoi pourrait-on dire, sans frein, puissent asséner les propos les plus délirants avec aplomb voire arrogance. Ils sont sûrs de leur fait car ne voient pas ou plus ce que le monde regorge de complexité. Une explication simpliste et fantasmée leur suffit à se rassurer et se conforter dans leur vérité. Un peu comme s’il n’y avait plus de référentiel commun, c’est à dire au moins, s’accorder sur les faits, pour pouvoir en « débattre », éventuellement exprimer des opinions contraires. Or là, c’est la réalité même des faits qui est mise à mal. Et Donald Trump en fut un exemple archétypal avec son concept de post-vérité.

En 1979, dans La condition post-moderne, J.F. Lyotard définissait la post-modernité, qui lui était contemporaine :

« la légitimation du vrai et du juste (…) viennent à manquer.».

Plus de grand récit, « chacun est renvoyé à soi ». Ceci, dans un contexte d’atomisation des individus, livrés à eux-mêmes. Un certain relativisme… Des crises sans récit, comme si nous ne pouvions plus mettre de mots sur nos malheurs, les expliquer pour mieux les subvertir. Sur le terreau de cette « déconstruction » de grands récits collectifs s’engouffrent les pires explications relativistes, révisions de l’histoire, ou plutôt sa négation : celle des chambres à gaz par L.D. De Pellepoix dans L’Express (À Auschwitz, on a gazé que des poux – 28/10/1978) et de Robert Faurisson le 29/12/1978 dans Le Monde (Le problème des chambres à gaz, ou la rumeur d’Auschwitz). Ça semble sidérant aujourd’hui que de telles inepties nauséabondes aient pues être publiées dans des journaux à tirage de masse, pas vraiment confidentiels… Quelle tribune accordée !… Alors que ces idées auraient dues restées dans le caniveau d’où elles sortaient. « Un négationniste aujourd’hui est un nazi victorieux. » écrit l’auteur. Et aussi, cette définition de sa fonction : « nier le crime, nier la mort, et donc la vie de la victime, renvoyer son existence au néant. » (Henry Rousso).

De nos jours, ce qui est appelé « complotisme » prospère, parfois dégainé rapidement pour disqualifier un adversaire… Il prolifère aussi sur l’effondrement du contre-récit marxiste, cette explication globale du monde, qui peut prendre parfois des allures de « religion politique », sur fond de croyance en un avenir meilleur, un paradis terrestre. Fin de l’Église, fin de « l’Église communiste » et, dans ce vide, peut surgir et se développer, les explications du monde les plus délirantes, de l’ordre de la croyance parfois sectaire :

« La consubstantialité entre l’imaginaire complotiste et la sensibilité religieuse est patente : rien n’est accident, tout est nécessité ; tout événement est rapporté à des causalités cachées ; tout est lié. »

Une autre citation, de mémoire nous revient : « Le fou lie trop les choses entre elles. » Mais point de psychiatrisation.

Laissons plutôt la parole à Taguieff avec cet extrait issu d’un « Que sais-je ? » de 2021 intitulé Les théories du complot (Paris, PUF), fort de 30 années de travaux sur le sujet (complété par Y. Chapoutot) :

« « le complotisme apparaît comme la tentation permanente et le refuge psychique des « perdants », dont il exprimerait le double sentiment de révolte et d’impuissance tout en les réconfortant », en répondant à un besoin cognitif de mise en ordre du chaos, d’explication du traumatisme et de déchiffrement d’un monde trop complexe par l’identification d’un principe ou d’une entité générale (la « maçonnerie », le « système », « le Juif », le « ZOG », « Bill Gates »…) responsable et coupable. Le « ressentiment, élaboré par Nietzsche et repensé par Max Scheler », ce « mélange d’impuissance et de haine », trouve à s’apaiser dans une haine abstraite soutenue par une explication totalisante.

Ajoutons à cela la satisfaction narcissique d’être initié, voire élu, ou, du moins, d’avoir tout compris de ce qui se trame et que l’on nous cache, et l’on comprend mieux la puissance d’attraction de ce qui, du point de vue de la seule analyse rationnelle, est effectivement psychologiquement délirant et intellectuellement accablant. »

N’oublions jamais que derrière ces théories délirantes il y a souvent l’extrême droite, plus ou moins consciente et affirmée telle quelle, aux relents antisémites. Pas surprenant donc de voir Dieudonné récompenser le 26 décembre 2008 sur scène lors de son spectacle au Zénith le négationniste Faurisson du « Prix de l’infréquentabilité et de l’insolence » ! Et ainsi le faire connaître à un plus large public. Comme de décerner également des prix, ses Quenelles d’or pour des youtubeurs répandant des élucubrations totalement délirantes sur la pandémie (entre autres) : Casasnovas, Chloé Frammery etc. Voir : Des conspis en pandémie. Ce manque d’un grand récit collectif est comblé à la marge par des explications délirantes du monde, par exemple sur la pandémie ; mais l’extrême droite, peut-être plus dangereusement et plus amplement encore est en s’attache à le combler par une vision totalisante, avec une seule cause sensée expliquer tous nos maux (le Grand Remplacement). Mais aussi la création d’un ennemi, d’un bouc-émissaire (les musulmans), des liens improbables ramenant toujours à l’immigration et à l’origine ethnique et religieuse ainsi que sociale (les gens de banlieues, des pauvres quoi!)… Fantasme d’une civilisation en danger de mort qu’il faudrait relever, grâce à la « reconquête » d’un sauveur suprême.

Cette vision apocalyptique réactionnaire nous rappelle le temps d’un providentialisme religieux, pour un monde meilleur… dans l’au-delà. Vous avez reconnu Nosferatu, ce suceur de sang du passé, des croisades à Pétain, ressuscitant les légendes de « héros » mythifiés : Napoléon et De Gaulle. Mais tapis dans l’ombre c’est Pétain et, moins connu du grand public peut-être : Maurras, Bainville qu’il aime à citer, tous deux d’Action Française, tous deux antisémites patentés.

Dans ce vide de récit collectif faisant référence à l’histoire pour se projeter dans un avenir radieux (au moins pour certains), attention à ce que ne se développe pas plus encore cette fascisation du récit et donc des esprits, jusqu’à ce que ces idées néo-fascistes ne se matérialisent et nous amènent dans l’abîme… à minima moral.

À nous de proposer un autre récit que la continuation de l’ordre existant, néolibéral, nous vendant le récit de solutions technologiques à tous nos problèmes et surtout, il est à craindre, au plus important pour la survie de l’espèce et de la biosphère, face au changement climatique, au réchauffement terrestre.

Désormais le récit d’extrême droite se répand massivement et ses apôtres répandent leur fiel un peu partout sur les plateaux télé. Par des éditorialistes, d’hommes d’instituts aux noms obscurs mais assurément d’extrême droite sur les chaînes d’info en continu, sur internet, dans la Presse, dans la société et de plus en plus ouvertement dans la rue où les violences de groupuscules d’extrême droite la plus raciste se multiplient…

Nous devons assumer cette confrontation d’hégémonie culturelle en proposant un récit suffisamment puissant, rationnel et s’appuyant sur le passé (des déjà-là émancipateurs), l’histoire du mouvement ouvrier. Pour proposer une explication du monde, critique et radicale, suffisamment simple sans être simpliste pour être facilement énoncée et comprise. Et ainsi, permettre de catalyser suffisamment de forces et d’enthousiasme pour pouvoir proposer une alternative désirable au capitalisme écocide. À savoir le communisme bien sûr démocratique et écologique dont nous donnerons des figurations possibles par ailleurs… Ou pour résumer, une véritable démocratie économique et politique les plus directes et localisées possibles avec élus révocables nous permettant de décider de nos productions et de nos investissements. Quoi produire ? (en rapport à l’utilité sociale des productions) Comment ? Avec qui et dans quelles conditions de travail ? En quelle quantité ? Ceci, dans un soucis écologique et dans l’intérêt du plus grand nombre.

Pour finir de manière peut-être moins grandiloquente et solennelle (quoi que?), nous ne pouvons nous empêcher de citer Fox Mulder :

« Je suis le personnage clef d’une machination gouvernementale, d’un complot destiné à cacher la vérité au sujet de l’existence des extraterrestres. Une conspiration mondiale, dont les acteurs se trouvent au plus haut niveau du pouvoir et qui a des conséquences dans la vie de chaque homme, femme et enfant de cette planète. » 

Diantre, ça fait beaucoup pour un seul homme !

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Nous voulons participer à notre modeste échelle à un changement d’hégémonie culturelle en faveur d’une société plus juste et égalitaire, viable écologiquement, avec pour horizon le développement d’un communisme démocratique et écologique.

Ainsi, nous pensons qu’il nous faut reprendre notre pouvoir sur le travail, sur la propriété pour plus de démocratie économique et politique. Nous croyons aux vertus de l’autonomie pour une indépendance vis à vis des syndicats et partis politiques.

Nous croyons à l’importance des mots, des images, pour construire un récit et imaginaire communs sortant de la grande imagerie du capital qui nous borne à reproduire notre force de travail et consommer sa camelote prémâchée !

« Sans rêve et sans réalité, aux images nous sommes condamnés »

disait la chanson…
Salutations canines

Merci à vous qui êtes arrivés jusque là !

En espérant que l’on ne vous aura pas fait trop mal aux cheveux. N’hésitez pas à nous contacter pour quoi que ce soit et plus que jamais par ces temps difficiles, entraidons-nous, ne laissons pas les puissants dicter nos vies, soyons fiers de ce que nous sommes et avons fait pour combattre cet ordre inique. Continuons à nous organiser pour le mettre à bas !
Et plus que jamais en cette campagne présidentielle nauséabonde, continuons à combattre l’extrême droite !
Ahou, voilà qui est dit, portez-vous bien !

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5 commentaires

  1. […] En conclusion, libre à vous de vouloir un second tour Macron/Le Pen avec la possibilité d’élection de Le Pen au second tour (elle est donnée à 48,5% dans un sondage en cas de second tour face à Macron, elle est donc dans la marge d’erreur…). Libre à vous de vous réfugier dans une position morale confortable de pureté (révolutionnaire peut-être ?) assez répandue à l’extrême gauche notamment, de surtout rester au dessus de la mêlée, parce que se mêler de politique institutionnelle salirait d’une tache indélébile… Alors pousser un peu pour une candidature qui aurait une chance de changer un peu la vie des gens ? Quelle horreur ! Mais sachez que la plupart des gens n’attend pas le grand soir mais veut juste vivre dignement. Il conviendrait de suivre un minimum le « sens commun » pour le dépasser comme le préconisait Gramsci comme résumé ici dans notre article : Lexique Gramsci […]

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  2. […] pouvez aussi lire ici la partie «Pour un syndicalisme « politique » révolutionnaire » du AHOU numérique n°12 (18/03/2022) … qui lui pose la question du fond idéologique que nous pourrions porter, de l’organisation et la […]

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